Pas sur des gadgets importés ou des loyers en surchauffe, mais sur un marqueur intime, quotidien, presque politique : le riz.

Le ministère japonais de la Gestion publique annonce une hausse annuelle de 3,1 % de l’indice des prix à la consommation (IPC) hors produits frais. L’addition est nette : 0,6 point de plus que l’année précédente. Un chiffre qui, à lui seul, raconte un changement de régime. Le Japon maintient un IPC au-dessus de 2 % depuis quatre années consécutives. La dernière fois qu’il avait franchi la barre des 3 %, c’était en 2023.
Dans un pays longtemps défini par des décennies de faible inflation, parfois de déflation, cette persistance n’est pas un bruit de fond. C’est une nouvelle texture du réel.
Le riz : thermomètre
Le point de bascule porte un nom simple : le riz. Son prix grimpe de 67,5 % sur un an, plus forte hausse enregistrée depuis 1971, date de début de compilation de cette donnée. Le détail a l’air technique. Il est en fait brutal. On ne parle pas d’une mode alimentaire ou d’un produit premium : le riz est la base, la colle invisible de l’alimentation japonaise, le support neutre sur lequel repose tout le reste.
Quand le riz augmente, ce n’est pas seulement “un produit” qui prend 67,5 %. C’est un socle qui se dérobe. Et tout ce qui s’appuie dessus se met à glisser.
Les effets se lisent dans des aliments qui semblent anecdotiques mais décrivent une société : les onigiris, ces boulettes de riz de supérette devenues objet culturel autant que snack, augmentent de près de 16 %. Les sushis au restaurant montent de 6,4 %. Le porc local gagne 5,3 %. Rien d’exotique. Que du quotidien, du “normal”, du repas sans histoire. Justement.
Café, chocolat
Le ministère pointe d’autres hausses marquées, presque comme si l’IPC dessinait une carte de ce qui fait tenir une journée :
- café en grains : + près de 40 %
- chocolat : + environ 36 %
Deux produits qui appartiennent moins au repas qu’au rythme : pause, récompense, confort. Ils ne nourrissent pas, mais structurent. Quand ils augmentent fortement, l’inflation cesse d’être une ligne abstraite dans un rapport économique. Elle devient une sensation : un geste répété qui coûte plus cher, et qui rappelle sa propre fragilité.
L’inflation japonaise de 2025 n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être envahissante. Elle touche des aliments à faible marge symbolique : ce qui paraissait stable, transparent, presque garanti.
3,1 %, puis 2,4 % : ralentissement qui ne rassure pas
Le même ministère publie l’IPC de décembre : +2,4 % par rapport à l’année précédente. Le rythme ralentit, après les 3 % de novembre. Sur le papier, ça ressemble à une respiration. Dans la cuisine, c’est plus ambigu.
Le riz, en décembre, affiche +34,4 %. L’accélération semble moins violente qu’à l’échelle annuelle, mais la hausse reste énorme. Le prix “ralentit”, sans redevenir “acceptable”. La nuance est fondamentale : une inflation qui freine n’annule pas les hausses déjà encaissées. Elle stabilise un niveau plus haut, puis le normalise.
Dans les économies où les prix montent régulièrement, cette mécanique est intégrée. Au Japon, elle heurte une mémoire collective habituée à l’inverse : le prix stable comme forme d’ordre social.
Pourquoi 3 % compte plus au Japon qu’ailleurs
Trois pour cent dans une grande économie peut paraître modéré. Aux États-Unis ou en Europe, c’est parfois un “retour à la normale” après des pics. Au Japon, le seuil est culturel autant qu’économique.
Pendant longtemps, le pays a été l’exemple-laboratoire d’une inflation trop basse : croissance molle, consommation prudente, entreprises réticentes à augmenter les prix, salaires sous tension. Passer au-dessus de 2 % quatre années de suite, puis repasser au-dessus de 3 %, indique que le phénomène n’est plus un accident, ni seulement un contrecoup temporaire.
On peut y voir une inflation davantage “installée”, même si son moteur n’est pas forcément une demande euphorique. L’histoire récente du Japon suggère plutôt une inflation qui vient souvent par les coûts : importations, matières premières, énergie, alimentation. Quand le choc touche le riz, il touche une industrie entière : restauration, bento, supérettes, cantines, plats préparés.
Le riz n’est pas juste un produit agricole. C’est un ingrédient infrastructurel.
Onigiri
Il y a des aliments qui deviennent des personnages. L’onigiri en fait partie. Il vit dans les mangas, les animes, les gares, les nuits trop longues, les pauses de bureau. C’est l’aliment qui semble à la fois traditionnel et totalement contemporain. Une forme de nourriture compacte, portable, silencieuse.
Le voir augmenter de 16 % n’est pas seulement une statistique. C’est un signal de diffusion : l’inflation ne reste pas dans les rayons “matières premières”, elle arrive dans les objets finis, là où l’industrie a déjà optimisé, compressé, standardisé. Là où l’augmentation se voit immédiatement, parce que le consommateur connaît le prix “normal” par cœur.
Quand un produit de supérette change de prix, c’est une micro-rupture de contrat. Le Japon s’est bâti sur des contrats implicites : propreté, ponctualité, fiabilité, prix lisibles. L’onigiri plus cher, c’est la fiabilité qui coûte plus.
Une inflation durable fonctionne comme ça : elle ne provoque pas forcément une crise immédiate, elle transforme le rapport au quotidien. On ne “subit” pas seulement, on recalibre. On ajuste, on remplace, on renonce à des détails, puis on oublie qu’ils existaient.
Le chiffre, et ce qu’il ne dit pas
Un IPC à 3,1 % raconte une moyenne. Il ne raconte pas la même chose à tout le monde. Dans une société vieillissante, où une partie de la population vit avec des revenus fixes, la hausse de l’alimentation pèse mécaniquement plus lourd. À l’inverse, dans certains secteurs, des hausses de salaires peuvent amortir une partie du choc — quand elles existent, et quand elles suivent le rythme.
Ce que ces chiffres disent surtout, c’est que l’inflation japonaise n’est plus un phénomène “extérieur” qu’on regarde à la télévision. Elle est devenue domestique : elle se mesure dans le panier, pas seulement dans les rapports. Et elle a choisi un symbole : le riz.
Le Japon de 2025 n’est pas “en crise” au sens spectaculaire. Il est en transition lente, à bas bruit, vers une économie où les prix montent de manière plus familière, plus occidentale, mais sur un terrain culturel où la stabilité tarifaire faisait partie du décor.
Que l’inflation ralentisse en décembre à 2,4 % n’efface pas l’idée principale : le plafond psychologique a été percé, et le socle alimentaire a été touché.
Quand le riz augmente de 67,5 % sur un an, le pays ne voit pas seulement un chiffre. Il voit une évidence : le quotidien a un prix, et ce prix change.
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