🇯🇵 Le Japon glisse dans l’ère de l’érosion démocratique

Doit on toujours raconter le Japon comme une démocratie solide, presque automatique.

Japon glisse dans l’ère mondiale de l’érosion démocratique

Les classements confortent le récit : Freedom House lui donne 96/100 en 2025, dans la catégorie “Free”, et l’Economist Intelligence Unit le place 16e avec 8,48/10, parmi les “full democracies”.

Et pourtant, si vous regardez de plus près, le sujet n’est pas l’effondrement. Le sujet, c’est l’habitude. Cette normalisation d’un régime où les procédures continuent de fonctionner, pendant que les conditions sociales et institutionnelles qui rendent ces procédures vraiment compétitives s’abîment, doucement, régulièrement, sans scène spectaculaire.

C’est exactement la forme de recul qui domine aujourd’hui.

Ce qui frappe, c’est la répétition du diagnostic. V-Dem parle de “25 years of autocratization” et avance des chiffres qui finissent par sonner comme une météo de fond : 72% de la population mondiale vivrait désormais sous des autocraties, et près de 40% dans des pays en cours d’autocratisation, soit environ 3,1 milliards de personnes. Dans le même mouvement, le rapport note une détérioration de la liberté d’expression dans 44 pays en 2024, contre 35 l’année précédente.

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L’EIU, de son côté, observe un recul continu : la note moyenne mondiale tombe à 5,17 en 2024, plus bas niveau depuis la création de l’indice en 2006.

Dans ce paysage, le Japon n’apparaît pas comme un “cas rouge”. C’est justement ce qui le rend intéressant, peut être même inquiétant. Il ressemble à ces démocraties qui conservent des scores honorables tout en absorbant les logiques contemporaines d’affaiblissement : concentration du pouvoir, contrôle indirect de l’information, alternance improbable, cynisme politique installé.

Si vous vous surprenez à penser “oui, mais le Japon reste une démocratie”, vous avez raison. La question est plutôt : de quelle démocratie parle t on, quand la compétition existe mais se raréfie, quand l’information circule mais sous conditions, quand les scandales se gèrent comme des incidents de procédure ?

Un paradoxe très japonais

Freedom House résume bien le cœur du modèle : démocratie parlementaire multipartite, avec un parti dominant presque continuellement au pouvoir depuis 1955, le PLD. Juridiquement, l’alternance est possible. Sociologiquement, elle devient rare, donc moins crédible, donc moins mobilisatrice.

Même logique chez l’EIU : le Japon brille sur l’architecture électorale et les libertés civiles, mais marque nettement moins bien sur la participation politique. Ce décalage raconte quelque chose de simple, et que vous avez peut être déjà ressenti dans d’autres pays : une démocratie peut être propre sur ses mécanismes, et pauvre sur son énergie.

Les 3 fissures

L’argent politique, non pas comme accident, mais comme routine

Dans beaucoup de pays, l’érosion démocratique passe moins par des interdictions que par une capture “légale” de l’État : financement, nominations, règles, budgets, contrôle des agendas. Le Japon offre un terrain classique, avec des garde fous formels, mais suffisamment contournables pour produire du pouvoir hors contrôle.

Le scandale de financement qui a frappé le PLD a rendu cette mécanique très concrète : arrestations, soupçons de non déclaration de dizaines de millions de yens, et des montants évoqués allant jusqu’à plusieurs centaines de millions de yens selon les premières révélations, tandis que d’autres enquêtes décrivent des déclarations falsifiées sur plusieurs années. Le point politique, lui, est presque toujours le même : quand les responsabilités se diluent à mesure qu’on monte dans la hiérarchie, la sanction cesse d’être proportionnée au pouvoir réel.

Et c’est là que la démocratie s’use : pas parce qu’on vous interdit de voter, mais parce que vous comprenez, petit à petit, que certains peuvent jouer avec les règles sans en payer le prix.

L’information, non pas censurée, mais filtrée

Le Japon n’est pas un État qui ferme brutalement les médias. Son style est plus discret : une architecture d’accès. Freedom House rappelle le rôle des kisha kurabu, ces clubs de presse qui structurent l’entrée dans l’information institutionnelle, souvent au détriment des outsiders. Le même rapport mentionne aussi des épisodes où l’enquête journalistique se heurte à une pression concrète, comme la perquisition en 2024 d’un média local à Kagoshima enquêtant sur la police, avec des allégations de demande interne de destruction de matériel.

Vous n’avez pas besoin d’une censure explicite pour changer le climat. Il suffit que l’investigation coûte plus cher, que l’accès devienne une monnaie, que la prudence devienne rationnelle.

Les classements de Reporters sans frontières donnent une photo de cette fragilité : en 2025, le Japon est 66e sur 180 avec un score global de 63,14, derrière tous les autres pays du G7, et particulièrement bas sur l’indicateur socioculturel. Autrement dit, la contrainte n’est pas seulement juridique. Elle est aussi dans les normes, les pressions, la structure des carrières et la proximité entre champs politique, administratif et médiatique.

Le droit tient, mais la tentation sécuritaire s’installe

Dans de nombreuses démocraties avancées, l’érosion passe par des lois “anti” qui déplacent la frontière entre sécurité et liberté sans débat public profond. Freedom House note que certaines législations antiterroristes et anticonspiration entrées en vigueur en 2017 alimentent des inquiétudes sur la surveillance.

Ce type de dispositif ne fait pas basculer un pays du jour au lendemain. Il élargit une zone grise : celle où l’État peut augmenter la pression informationnelle à coût politique faible, surtout quand l’opinion est fatiguée, quand la participation baisse, quand la contestation se raréfie.

Et là encore, c’est une érosion. Pas une rupture.

Une démocratie qui résiste encore, et c’est précisément le point

Parler d’érosion ne veut pas dire tout noircir. Le Japon conserve des contre pouvoirs réels, y compris judiciaires : Freedom House cite par exemple une décision de la Cour suprême en 2024 jugeant violée la liberté d’expression d’une personne expulsée d’un meeting électoral en 2019. Les droits civils et libertés publiques restent globalement élevés dans les indices.

C’est ce mélange qui rend le cas japonais instructif pour vous et pour moi : une démocratie n’a pas besoin de devenir “illibérale” au sens spectaculaire pour participer à la tendance mondiale. Elle peut simplement s’user.

Le Japon rejoint moins une catégorie “pays en recul” qu’un régime de fonctionnement : démocratie à faible conflictualité visible, compétition réelle mais asymétrique, information accessible mais sous conditions, scandales existants mais souvent absorbés par la gestion interne.

Dans les grands tableaux de V-Dem, la liberté d’expression, les élections propres, l’association et l’État de droit reculent dans des dizaines de pays. Le Japon n’est pas au centre de ces cartes. Il en partage la grammaire douce : érosion par incitations, par accès, par fatigue.

Une démocratie peut survivre longtemps à ce régime. Elle y perd autre chose, plus difficile à mesurer : l’idée que l’alternance est probable, que l’information est un droit pratique, et que la règle s’applique d’abord à ceux qui gouvernent.

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Auteur/autrice : Louis Japon

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