Texte pĂ©nal court, dĂ©finition laissĂ©e aux juges, des garde fous administratifs concretsâŠ

LâidĂ©e Ă garder en tĂȘte, tout au long de lâarticle, est simple : au Japon, le droit ne trace pas une frontiĂšre nette.
Il crĂ©e une zone de tension, et lâindustrie vit dans cette tension en construisant ses propres standards de âconformitĂ©â.
LâobscĂ©nitĂ© au pĂ©nal, la libertĂ© dâexpression en vitrine
Le pivot, câest lâarticle 175 du Code pĂ©nal : il punit la distribution, la vente, lâexposition publique dâobjets obscĂšnes, et vise aussi la diffusion via des enregistrements « Ă©lectroniques ou magnĂ©tiques » et la transmission par tĂ©lĂ©communications. En clair, la rĂšgle nâest pas restĂ©e coincĂ©e Ă lâĂ©poque du papier ou du DVD.
En face, lâarticle 21 de la Constitution garantit la libertĂ© dâexpression et interdit la censure. LâĂ©quilibre japonais tient alors dans une pirouette institutionnelle : on ne parle pas de censure au sens dâun contrĂŽle prĂ©alable gĂ©nĂ©ralisĂ©, on parle dâune limite pĂ©nale, appliquĂ©e aprĂšs coup, au nom de lâordre public et des mĆurs.
Le point qui rend tout le systĂšme âĂ©lastiqueâ, câest que le Code pĂ©nal ne dĂ©finit pas lâobscĂ©nitĂ©. Les tribunaux ont historiquement forgĂ© un test, souvent rĂ©sumĂ© par lâidĂ©e dâune expression qui stimule le dĂ©sir sexuel de maniĂšre âgratuiteâ, heurte la pudeur commune et contredit des conceptions jugĂ©es appropriĂ©es de la morale sexuelle.
Câest ici que naĂźt la premiĂšre zone grise : le droit sait dire âinterditâ, mais il ne dit pas prĂ©cisĂ©ment âinterdit Ă partir de quel degrĂ©â. Et quand un systĂšme est flou au centre, tout ce qui lâentoure devient stratĂ©gique.
Production : licite en théorie, risqué en pratique
Le Japon nâa pas, en bloc, une interdiction gĂ©nĂ©rale de produire de la pornographie entre adultes consentants. Le risque se dĂ©place vers lâaval : ce qui sera considĂ©rable comme âdistribuableâ sans tomber sous lâarticle 175. RĂ©sultat, la production intĂšgre une logique de prĂ©vention du risque juridique, avec des choix esthĂ©tiques et techniques qui ressemblent Ă des normes⊠sans ĂȘtre Ă©crites dans la loi.
Et depuis 2022, un autre Ă©tage est venu sâajouter, non pas pour âlibĂ©raliserâ le secteur, mais pour verrouiller la relation contractuelle et le consentement des performeurs.
2022 : la loi sur les vidéos sexuellement explicites
AprĂšs des scandales liĂ©s Ă la coercition, des contrats abusifs et des dommages durables pour les performeurs, une loi spĂ©cifique a Ă©tĂ© adoptĂ©e (Act No. 78 of 2022) pour encadrer les âperformance agreementsâ dans les vidĂ©os sexuellement explicites.
Cette loi impose des délais et des droits trÚs concrets : un mois minimum entre la remise des documents contractuels et le tournage, la possibilité pour le performeur de refuser tout ou partie du tournage sans responsabilité pour les dommages allégués, et une période minimale de quatre mois entre la fin du tournage et la mise en circulation.
Le dĂ©tail qui dit tout, câest lâobligation de donner au performeur une opportunitĂ© de visionner les images destinĂ©es Ă ĂȘtre publiĂ©es avant la sortie. Le droit sâinsĂšre exactement lĂ oĂč, historiquement, lâasymĂ©trie de pouvoir faisait le plus mal.
La transition est importante : le Japon ne touche pas au tabou pĂ©nal de lâobscĂ©nitĂ©, mais il rend beaucoup plus coĂ»teux, juridiquement, le fait de âproduire vite et vendre viteâ en Ă©crasant le consentement.
Si vous voulez un angle plus grand public sur ce jeu de tension entre industrie et flou pénal, vous pouvez prolonger avec cet article : La fin des pixels dans le porno japonais ?
Diffuser : pĂ©nal, plus une police administrative qui sâoccupe du rĂ©el
Une fois quâon quitte le studio pour entrer dans la mise Ă disposition, le systĂšme japonais redevient redoutablement pragmatique.
Le pĂ©nal, dâabord, vise lâacte de distribuer ou dâexposer. Mais la vie quotidienne du secteur passe aussi par une rĂ©gulation administrative, portĂ©e notamment par lâAct on Control and Improvement of Amusement Business, qui encadre les âsex related businessesâ, y compris en ligne.
Pour les activitĂ©s de diffusion dâimages Ă caractĂšre sexuel, le texte prĂ©voit un rĂ©gime âimage distribution based sex related businessâ avec des obligations opĂ©rationnelles : interdiction dâavoir des clients de moins de 18 ans, vĂ©rification par preuve dâĂąge ou, dans certains cas, par des moyens de paiement âhabituellement inaccessiblesâ aux mineurs, et mĂȘme un devoir dâeffort cĂŽtĂ© hĂ©bergeurs techniques quand ils dĂ©tectent des contenus indĂ©cents ou pĂ©dopornographiques sur leurs serveurs.
Câest une logique typiquement japonaise : lâĂtat ne fait pas nĂ©cessairement une âcensureâ frontale, il crĂ©e des points de contrĂŽle qui touchent la monĂ©tisation, lâaccĂšs, la traçabilitĂ©, et donc lâĂ©conomie rĂ©elle du contenu.
Pour faire un parallĂšle utile avec la montĂ©e des murs dâĂąge cĂŽtĂ© Europe, vous pouvez aussi lire : Pourquoi la majoritĂ© des sites de hentai exigent maintenant une vĂ©rification dâĂąge en France ?
Importer : la frontiĂšre douaniĂšre
LĂ oĂč Internet rend tout âdiffusâ, la douane remet de la gĂ©ographie dans lâhistoire. Le Japon liste explicitement des catĂ©gories de marchandises prohibĂ©es, incluant les matĂ©riaux obscĂšnes ou immoraux, par exemple la pornographie, avec saisie Ă la clĂ©.
La zone grise, ici, nâest pas tant âest ce que câest interditâ, que âcomment câest qualifiĂ©, et avec quelle intensitĂ© les autoritĂ©s poursuiventâ. Une saisie douaniĂšre peut exister mĂȘme quand une poursuite pĂ©nale derriĂšre nâest pas systĂ©matique, surtout si lâusage est individuel, les volumes faibles, ou lâintention de revente absente.
Le cas Mapplethorpe
Le droit japonais a aussi montrĂ© quâil nâassimile pas automatiquement ânuditĂ© expliciteâ et âobscĂ©nitĂ©â. Dans lâaffaire Mapplethorpe, la Cour suprĂȘme a jugĂ© quâun livre de photographies Ă©rotiques ne violait pas les lois sur lâobscĂ©nitĂ©, ce qui a notamment rouvert la voie Ă sa circulation.
Ce qui compte, pour comprendre la zone grise, câest la mĂ©thode : un texte pĂ©nal binaire, mais une apprĂ©ciation souvent globale par les juges, qui regardent lâensemble, le contexte, lâintention, la valeur artistique. Câest prĂ©cisĂ©ment dans lâĂ©cart entre âbinaire dans le texteâ et ânuancĂ© dans lâĂ©valuationâ que le systĂšme devient imprĂ©visible.
Lignes rouges
Ici, on change de registre. On ne parle plus de morale publique, mais de la protection dâun sujet de droit.
Le Japon définit la pédopornographie dans une loi dédiée, qui couvre aussi les supports électroniques, interdit la possession sans raison valable, et réprime production, fourniture, importation et exportation, y compris via télécommunications.
Point important pour votre question sur les conflits de juridictions : le texte prĂ©voit aussi des hypothĂšses extraterritoriales ciblĂ©es, notamment lorsque des ressortissants japonais importent ou exportent depuis lâĂ©tranger, et renvoie aux rĂšgles du Code pĂ©nal pour les crimes commis hors du Japon.
Images intimes non consenties
Une autre frontiĂšre traverse tout le paysage : la diffusion dâimages intimes sans accord nâest pas traitĂ©e comme une simple variante dâobscĂ©nitĂ©. Le Japon a adoptĂ© en 2014 une loi spĂ©cifique qui criminalise la fourniture de ces images via tĂ©lĂ©communications sans lâapprobation de la personne, et prĂ©voit aussi des mĂ©canismes facilitant le retrait par les intermĂ©diaires.
On voit bien la logique : lâobscĂ©nitĂ© vise lâespace public et les mĆurs, alors que la diffusion non consentie vise lâatteinte Ă la personne, Ă sa rĂ©putation, Ă sa sĂ©curitĂ©.
Conflits de juridictions
Le droit est territorial. Internet, lui, est organisĂ© par couches. DâoĂč la question rĂ©elle : qui peut attraper quoi, et par quel levier ?
Quand un acteur est installĂ© au Japon, ou quâune entreprise a une prĂ©sence Ă©conomique claire sur le territoire, lâĂtat dispose dâune prise forte, via le pĂ©nal, via lâadministratif, via les commissions de sĂ©curitĂ© publique, et via les infrastructures de paiement et de transmission.
Quand le serveur est Ă lâĂ©tranger, la stratĂ©gie se dĂ©place. LâaccessibilitĂ© depuis le Japon ne crĂ©e pas mĂ©caniquement une compĂ©tence illimitĂ©e, mais lâĂtat peut viser des relais : une entitĂ© locale qui encaisse, une rĂ©gie publicitaire qui opĂšre sur le territoire, un prestataire de services soumis Ă des obligations locales, ou un acteur japonais impliquĂ© dans la chaĂźne.
Et sur les contenus liĂ©s aux mineurs, la coopĂ©ration internationale et les fondements extraterritoriaux rendent lâargument âcâest hĂ©bergĂ© ailleursâ beaucoup moins protecteur.
Les zones grises
La mosaĂŻque est lâexemple le plus parlant : ce nâest pas une rĂšgle Ă©crite dans lâarticle 175, câest une technologie de rĂ©duction du risque. Elle existe parce que le seuil du âtropâ est incertain, et parce quâune industrie prĂ©fĂšre une conformitĂ© imparfaite mais stable, plutĂŽt quâun face Ă face permanent avec le parquet.
Les mangas et lâanimation montrent une autre facette : lâarticle 175 vise aussi les dessins, mais lâintensitĂ© de lâapplication est variable. Lâaffaire Misshitsu illustre que la poursuite peut se concentrer sur le degrĂ© de rĂ©alisme et la capacitĂ© supposĂ©e Ă produire un âstimulusâ jugĂ© problĂ©matique, mĂȘme quand il sâagit dâun mĂ©dium non photographique.
Enfin, lâoffshore âuncensoredâ met en scĂšne un arbitrage classique : production ou diffusion depuis des juridictions plus permissives, marketing vers le public japonais, et, en rĂ©ponse, action des autoritĂ©s sur les points dâappui locaux quand ils existent, notamment le paiement, la publicitĂ©, ou lâimplication dâacteurs domiciliĂ©s au Japon.
Si vous vous intĂ©ressez plus largement Ă la façon dont le Japon encadre la circulation des contenus en ligne, y compris quand la question nâest pas sexuelle, vous pouvez prolonger ici : Loi anti piratage au Japon : comment cela fonctionne
Conclusion : un systĂšme stable parce quâil reste flou
Le Japon nâa pas un âgrand interditâ uniforme. Il a une incrimination pĂ©nale dâobscĂ©nitĂ©, structurante et volontairement indĂ©finie, qui force le marchĂ© Ă sâauto discipliner. Il a ensuite une rĂ©gulation administrative qui encadre les circuits concrets, Ăąge, preuve, paiements, responsabilitĂ© des intermĂ©diaires. Et il maintient des zones de tolĂ©rance et dâarbitrage, art, fiction, offshore, qui permettent Ă lâĂ©cosystĂšme de continuer Ă fonctionner, tout en gardant lâoutil pĂ©nal en arriĂšre plan.
Au fond, le cadre lĂ©gal ne dĂ©crit pas le rĂ©el. Il le met sous tension. Et câest cette tension, plus que nâimporte quel âinterditâ simple, qui fabrique la frontiĂšre du tolĂ©rable au quotidien.
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