đŸ—Ÿ Pornographie au Japon : un cadre lĂ©gal qui dit non… sans dire Ă  quoi

Texte pénal court, définition laissée aux juges, des garde fous administratifs concrets


Pornographie au Japon : un cadre légal

L’idĂ©e Ă  garder en tĂȘte, tout au long de l’article, est simple : au Japon, le droit ne trace pas une frontiĂšre nette.

Il crĂ©e une zone de tension, et l’industrie vit dans cette tension en construisant ses propres standards de “conformitĂ©â€.

L’obscĂ©nitĂ© au pĂ©nal, la libertĂ© d’expression en vitrine

Le pivot, c’est l’article 175 du Code pĂ©nal : il punit la distribution, la vente, l’exposition publique d’objets obscĂšnes, et vise aussi la diffusion via des enregistrements « Ă©lectroniques ou magnĂ©tiques » et la transmission par tĂ©lĂ©communications. En clair, la rĂšgle n’est pas restĂ©e coincĂ©e Ă  l’époque du papier ou du DVD.

En face, l’article 21 de la Constitution garantit la libertĂ© d’expression et interdit la censure. L’équilibre japonais tient alors dans une pirouette institutionnelle : on ne parle pas de censure au sens d’un contrĂŽle prĂ©alable gĂ©nĂ©ralisĂ©, on parle d’une limite pĂ©nale, appliquĂ©e aprĂšs coup, au nom de l’ordre public et des mƓurs.

Le point qui rend tout le systĂšme â€œĂ©lastique”, c’est que le Code pĂ©nal ne dĂ©finit pas l’obscĂ©nitĂ©. Les tribunaux ont historiquement forgĂ© un test, souvent rĂ©sumĂ© par l’idĂ©e d’une expression qui stimule le dĂ©sir sexuel de maniĂšre “gratuite”, heurte la pudeur commune et contredit des conceptions jugĂ©es appropriĂ©es de la morale sexuelle.

C’est ici que naĂźt la premiĂšre zone grise : le droit sait dire “interdit”, mais il ne dit pas prĂ©cisĂ©ment “interdit Ă  partir de quel degrĂ©â€. Et quand un systĂšme est flou au centre, tout ce qui l’entoure devient stratĂ©gique.

Production : licite en théorie, risqué en pratique

Le Japon n’a pas, en bloc, une interdiction gĂ©nĂ©rale de produire de la pornographie entre adultes consentants. Le risque se dĂ©place vers l’aval : ce qui sera considĂ©rable comme “distribuable” sans tomber sous l’article 175. RĂ©sultat, la production intĂšgre une logique de prĂ©vention du risque juridique, avec des choix esthĂ©tiques et techniques qui ressemblent Ă  des normes
 sans ĂȘtre Ă©crites dans la loi.

Et depuis 2022, un autre Ă©tage est venu s’ajouter, non pas pour “libĂ©raliser” le secteur, mais pour verrouiller la relation contractuelle et le consentement des performeurs.

2022 : la loi sur les vidéos sexuellement explicites

AprĂšs des scandales liĂ©s Ă  la coercition, des contrats abusifs et des dommages durables pour les performeurs, une loi spĂ©cifique a Ă©tĂ© adoptĂ©e (Act No. 78 of 2022) pour encadrer les “performance agreements” dans les vidĂ©os sexuellement explicites.

Cette loi impose des délais et des droits trÚs concrets : un mois minimum entre la remise des documents contractuels et le tournage, la possibilité pour le performeur de refuser tout ou partie du tournage sans responsabilité pour les dommages allégués, et une période minimale de quatre mois entre la fin du tournage et la mise en circulation.

Le dĂ©tail qui dit tout, c’est l’obligation de donner au performeur une opportunitĂ© de visionner les images destinĂ©es Ă  ĂȘtre publiĂ©es avant la sortie. Le droit s’insĂšre exactement lĂ  oĂč, historiquement, l’asymĂ©trie de pouvoir faisait le plus mal.

La transition est importante : le Japon ne touche pas au tabou pĂ©nal de l’obscĂ©nitĂ©, mais il rend beaucoup plus coĂ»teux, juridiquement, le fait de “produire vite et vendre vite” en Ă©crasant le consentement.

Si vous voulez un angle plus grand public sur ce jeu de tension entre industrie et flou pénal, vous pouvez prolonger avec cet article : La fin des pixels dans le porno japonais ?

Diffuser : pĂ©nal, plus une police administrative qui s’occupe du rĂ©el

Une fois qu’on quitte le studio pour entrer dans la mise à disposition, le systùme japonais redevient redoutablement pragmatique.

Le pĂ©nal, d’abord, vise l’acte de distribuer ou d’exposer. Mais la vie quotidienne du secteur passe aussi par une rĂ©gulation administrative, portĂ©e notamment par l’Act on Control and Improvement of Amusement Business, qui encadre les “sex related businesses”, y compris en ligne.

Pour les activitĂ©s de diffusion d’images Ă  caractĂšre sexuel, le texte prĂ©voit un rĂ©gime “image distribution based sex related business” avec des obligations opĂ©rationnelles : interdiction d’avoir des clients de moins de 18 ans, vĂ©rification par preuve d’ñge ou, dans certains cas, par des moyens de paiement “habituellement inaccessibles” aux mineurs, et mĂȘme un devoir d’effort cĂŽtĂ© hĂ©bergeurs techniques quand ils dĂ©tectent des contenus indĂ©cents ou pĂ©dopornographiques sur leurs serveurs.

C’est une logique typiquement japonaise : l’État ne fait pas nĂ©cessairement une “censure” frontale, il crĂ©e des points de contrĂŽle qui touchent la monĂ©tisation, l’accĂšs, la traçabilitĂ©, et donc l’économie rĂ©elle du contenu.

Pour faire un parallĂšle utile avec la montĂ©e des murs d’ñge cĂŽtĂ© Europe, vous pouvez aussi lire : Pourquoi la majoritĂ© des sites de hentai exigent maintenant une vĂ©rification d’ñge en France ?

Importer : la frontiĂšre douaniĂšre

LĂ  oĂč Internet rend tout “diffus”, la douane remet de la gĂ©ographie dans l’histoire. Le Japon liste explicitement des catĂ©gories de marchandises prohibĂ©es, incluant les matĂ©riaux obscĂšnes ou immoraux, par exemple la pornographie, avec saisie Ă  la clĂ©.

La zone grise, ici, n’est pas tant “est ce que c’est interdit”, que “comment c’est qualifiĂ©, et avec quelle intensitĂ© les autoritĂ©s poursuivent”. Une saisie douaniĂšre peut exister mĂȘme quand une poursuite pĂ©nale derriĂšre n’est pas systĂ©matique, surtout si l’usage est individuel, les volumes faibles, ou l’intention de revente absente.

Le cas Mapplethorpe

Le droit japonais a aussi montrĂ© qu’il n’assimile pas automatiquement “nuditĂ© explicite” et “obscĂ©nitĂ©â€. Dans l’affaire Mapplethorpe, la Cour suprĂȘme a jugĂ© qu’un livre de photographies Ă©rotiques ne violait pas les lois sur l’obscĂ©nitĂ©, ce qui a notamment rouvert la voie Ă  sa circulation.

Ce qui compte, pour comprendre la zone grise, c’est la mĂ©thode : un texte pĂ©nal binaire, mais une apprĂ©ciation souvent globale par les juges, qui regardent l’ensemble, le contexte, l’intention, la valeur artistique. C’est prĂ©cisĂ©ment dans l’écart entre “binaire dans le texte” et “nuancĂ© dans l’évaluation” que le systĂšme devient imprĂ©visible.

Lignes rouges

Ici, on change de registre. On ne parle plus de morale publique, mais de la protection d’un sujet de droit.

Le Japon définit la pédopornographie dans une loi dédiée, qui couvre aussi les supports électroniques, interdit la possession sans raison valable, et réprime production, fourniture, importation et exportation, y compris via télécommunications.

Point important pour votre question sur les conflits de juridictions : le texte prĂ©voit aussi des hypothĂšses extraterritoriales ciblĂ©es, notamment lorsque des ressortissants japonais importent ou exportent depuis l’étranger, et renvoie aux rĂšgles du Code pĂ©nal pour les crimes commis hors du Japon.

Images intimes non consenties

Une autre frontiĂšre traverse tout le paysage : la diffusion d’images intimes sans accord n’est pas traitĂ©e comme une simple variante d’obscĂ©nitĂ©. Le Japon a adoptĂ© en 2014 une loi spĂ©cifique qui criminalise la fourniture de ces images via tĂ©lĂ©communications sans l’approbation de la personne, et prĂ©voit aussi des mĂ©canismes facilitant le retrait par les intermĂ©diaires.

On voit bien la logique : l’obscĂ©nitĂ© vise l’espace public et les mƓurs, alors que la diffusion non consentie vise l’atteinte Ă  la personne, Ă  sa rĂ©putation, Ă  sa sĂ©curitĂ©.

Conflits de juridictions

Le droit est territorial. Internet, lui, est organisĂ© par couches. D’oĂč la question rĂ©elle : qui peut attraper quoi, et par quel levier ?

Quand un acteur est installĂ© au Japon, ou qu’une entreprise a une prĂ©sence Ă©conomique claire sur le territoire, l’État dispose d’une prise forte, via le pĂ©nal, via l’administratif, via les commissions de sĂ©curitĂ© publique, et via les infrastructures de paiement et de transmission.

Quand le serveur est Ă  l’étranger, la stratĂ©gie se dĂ©place. L’accessibilitĂ© depuis le Japon ne crĂ©e pas mĂ©caniquement une compĂ©tence illimitĂ©e, mais l’État peut viser des relais : une entitĂ© locale qui encaisse, une rĂ©gie publicitaire qui opĂšre sur le territoire, un prestataire de services soumis Ă  des obligations locales, ou un acteur japonais impliquĂ© dans la chaĂźne.

Et sur les contenus liĂ©s aux mineurs, la coopĂ©ration internationale et les fondements extraterritoriaux rendent l’argument “c’est hĂ©bergĂ© ailleurs” beaucoup moins protecteur.

Les zones grises

La mosaĂŻque est l’exemple le plus parlant : ce n’est pas une rĂšgle Ă©crite dans l’article 175, c’est une technologie de rĂ©duction du risque. Elle existe parce que le seuil du “trop” est incertain, et parce qu’une industrie prĂ©fĂšre une conformitĂ© imparfaite mais stable, plutĂŽt qu’un face Ă  face permanent avec le parquet.

Les mangas et l’animation montrent une autre facette : l’article 175 vise aussi les dessins, mais l’intensitĂ© de l’application est variable. L’affaire Misshitsu illustre que la poursuite peut se concentrer sur le degrĂ© de rĂ©alisme et la capacitĂ© supposĂ©e Ă  produire un “stimulus” jugĂ© problĂ©matique, mĂȘme quand il s’agit d’un mĂ©dium non photographique.

Enfin, l’offshore “uncensored” met en scĂšne un arbitrage classique : production ou diffusion depuis des juridictions plus permissives, marketing vers le public japonais, et, en rĂ©ponse, action des autoritĂ©s sur les points d’appui locaux quand ils existent, notamment le paiement, la publicitĂ©, ou l’implication d’acteurs domiciliĂ©s au Japon.

Si vous vous intĂ©ressez plus largement Ă  la façon dont le Japon encadre la circulation des contenus en ligne, y compris quand la question n’est pas sexuelle, vous pouvez prolonger ici : Loi anti piratage au Japon : comment cela fonctionne

Conclusion : un systùme stable parce qu’il reste flou

Le Japon n’a pas un “grand interdit” uniforme. Il a une incrimination pĂ©nale d’obscĂ©nitĂ©, structurante et volontairement indĂ©finie, qui force le marchĂ© Ă  s’auto discipliner. Il a ensuite une rĂ©gulation administrative qui encadre les circuits concrets, Ăąge, preuve, paiements, responsabilitĂ© des intermĂ©diaires. Et il maintient des zones de tolĂ©rance et d’arbitrage, art, fiction, offshore, qui permettent Ă  l’écosystĂšme de continuer Ă  fonctionner, tout en gardant l’outil pĂ©nal en arriĂšre plan.

Au fond, le cadre lĂ©gal ne dĂ©crit pas le rĂ©el. Il le met sous tension. Et c’est cette tension, plus que n’importe quel “interdit” simple, qui fabrique la frontiĂšre du tolĂ©rable au quotidien.

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Auteur/autrice : Louis Japon

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