đŸ‡ŻđŸ‡” Japon : Attention aux dangers du culte de sa nation

Quand la nation devient sacrĂ©e, l’histoire devient dangereuse, parce qu’elle redevient un champ de bataille intĂ©rieur.

dangers du culte de nation japonaise

Le Japon aime parfois se raconter comme un pays pragmatique, disciplinĂ©, presque vaccinĂ© contre les passions collectives. C’est rassurant, et peut-ĂȘtre que vous avez dĂ©jĂ  eu cette impression en regardant le pays depuis l’extĂ©rieur. Pourtant, le nationalisme japonais n’a pas disparu. Il s’est simplement dĂ©placĂ©. Moins d’uniformes et de coups d’éclat, davantage de respectabilitĂ©, de symboles, d’élĂ©ments de langage, de corrections discrĂštes dans les manuels, de lois prĂ©sentĂ©es comme techniques.

Aimer son pays n’est pas le sujet. Le vrai basculement arrive quand la nation devient sacrĂ©e, intouchable, placĂ©e au-dessus des faits, des droits et des individus…

Et ce basculement, au Japon comme ailleurs, ne se fait pas en une nuit. Il avance par petites touches, Ă  la fois administratives, culturelles et Ă©motionnelles. C’est prĂ©cisĂ©ment ce mĂ©lange qui le rend difficile Ă  voir tant qu’il n’est pas dĂ©jĂ  installĂ©.

Le nationalisme qui ne crie pas

Si vous imaginez le nationalisme comme une foule en colĂšre, vous risquez de passer Ă  cĂŽtĂ© de l’essentiel. Au Japon, une partie du nationalisme contemporain ressemble davantage Ă  une stratĂ©gie d’influence qu’à une agitation de rue. Il se structure via des rĂ©seaux, des relais institutionnels, des cercles de pression. Nippon Kaigi est souvent citĂ© comme l’un des pĂŽles les plus emblĂ©matiques de cette mouvance ultraconservatrice et rĂ©visionniste, avec une ligne qui valorise la “restauration” d’une conscience nationale, une relecture du passĂ© impĂ©rial et un agenda de rĂ©vision constitutionnelle, notamment autour de l’article 9.

Ce culte de la nation commence rarement par une injonction brutale. Il commence par une phrase apparemment simple, du type “il faut ĂȘtre fier”, puis il se dote d’un programme. École, symboles, cĂ©rĂ©monies, rĂ©cit national, frontiĂšres morales. Si vous voulez mesurer Ă  quel point ces symboles peuvent devenir des outils politiques au quotidien, l’exemple du drapeau est parlant dans cet article : Quand le drapeau devient une arme au Japon.

Yasukuni

Le sanctuaire de Yasukuni n’est pas seulement un lieu de mĂ©moire. C’est aussi un instrument symbolique qui divise, parce qu’il honore des morts de guerre japonais, y compris des criminels de guerre condamnĂ©s, ce qui le rend explosif pour une partie de l’Asie de l’Est.

En mars 2024, Reuters signalait la nomination d’un ancien haut gradĂ© des Forces maritimes d’autodĂ©fense comme grand prĂȘtre, un choix lourd de sens dans un lieu dĂ©jĂ  perçu comme un symbole du militarisme passĂ©.
En avril 2024, la CorĂ©e du Sud a officiellement protestĂ© aprĂšs l’envoi d’offrandes rituelles par le Premier ministre Fumio Kishida et d’autres responsables.

Le mĂ©canisme est simple, et il est redoutablement efficace. La critique historique est requalifiĂ©e en blasphĂšme. À ce stade, on ne discute plus d’archives, de responsabilitĂ©s, de nuances. On teste la loyautĂ©.

RĂ©armer le pays et rĂ©armer l’imaginaire

Sur le plan gĂ©opolitique, le Japon fait face Ă  des pressions rĂ©elles. Renforcer certaines capacitĂ©s peut se discuter, se justifier, se contester. Le problĂšme commence quand ce mouvement est “spiritualisĂ©â€, quand une trajectoire budgĂ©taire devient un rĂ©cit moral oĂč douter Ă©quivaut Ă  trahir.

Depuis 2022, Tokyo vise un niveau de dĂ©penses de dĂ©fense correspondant Ă  2% du PIB d’ici 2027. Dans le dĂ©bat politique rĂ©cent, l’accĂ©lĂ©ration de cette trajectoire est devenue un marqueur de leadership. Le 19 janvier 2026, Reuters rapportait que la PremiĂšre ministre Sanae Takaichi voulait accĂ©lĂ©rer cette montĂ©e en puissance, dans un contexte de dissolution et d’élections anticipĂ©es.

Et c’est ici que vous pouvez sentir le glissement. La question n’est plus “quelle stratĂ©gie est la plus efficace”, mais “ĂȘtes-vous du bon cĂŽtĂ©â€. L’inquiĂ©tude sĂ©curitaire devient un carburant identitaire.

Si vous souhaitez remettre cette tension dans son cadre juridique, le point central reste la Constitution, et notamment l’article 9 : L’Article 9 de la Constitution Japonaise.

“Japanese First”

Un nationalisme a besoin d’un dehors, sinon il finit par se dĂ©vorer de l’intĂ©rieur. Dans le Japon actuel, ce dehors prend souvent la forme des rĂ©sidents Ă©trangers, des touristes, des minoritĂ©s visibles, ou mĂȘme d’une idĂ©e vague, celle d’une “invasion silencieuse”.

Pourtant, les chiffres racontent autre chose. Le Japon comptait 3 768 977 rĂ©sidents Ă©trangers Ă  la fin de 2024, un record selon les statistiques de l’Immigration Services Agency.
Dans ce contexte, certains discours gagnent en visibilitĂ©, notamment autour du “Japanese First”, poussĂ© par des dynamiques de rĂ©seaux sociaux. Si vous voulez comprendre comment cette rhĂ©torique s’est emballĂ©e et pourquoi elle sĂ©duit, ce dĂ©cryptage complĂšte bien le tableau : Sanseito : Comment la nouvelle extrĂȘme droite japonaise
.

L’effet principal n’est pas seulement le rejet. C’est une reprogrammation mentale. L’étranger devient une explication universelle, pour les loyers, l’inflation, le dĂ©clin, le dĂ©sordre. Un bouc Ă©missaire flexible, donc politiquement rentable.

La haine en zone grise

Le Japon a adoptĂ© en 2016 une loi contre les discours de haine, mais beaucoup d’analyses soulignent ses limites, notamment parce qu’elle reste peu contraignante au niveau national. À l’échelle locale, certaines municipalitĂ©s ont Ă©tĂ© plus loin. Kawasaki, par exemple, a mis en place une ordonnance incluant des pĂ©nalitĂ©s, souvent prĂ©sentĂ©e comme une premiĂšre au Japon.

Le plus troublant, c’est la circulation quotidienne de cette violence dans des Ă©cosystĂšmes numĂ©riques. TIME a dĂ©crit comment des vagues de haine visant les Zainichi, et plus largement des minoritĂ©s, prospĂšrent en ligne, avec des effets bien rĂ©els hors Ă©cran.
Le culte national adore ces zones floues : assez d’agressivitĂ© pour intimider, assez d’ambiguĂŻtĂ© pour nier.

La guerre des manuels

On imagine souvent le nationalisme comme un excĂšs d’émotion. Le Japon rappelle qu’il peut aussi ĂȘtre un excĂšs de procĂ©dure.

Les controverses autour des manuels scolaires reviennent rĂ©guliĂšrement : quels mots employer, quels Ă©pisodes dĂ©tailler, quelles responsabilitĂ©s nommer. Le rĂ©visionnisme vise rarement le mensonge frontal. Il prĂ©fĂšre l’effacement, la minimisation, la neutralisation.

Le 1er juillet 2023, Le Monde rapportait que le rĂŽle de l’armĂ©e dans certains Ă©vĂ©nements liĂ©s Ă  Okinawa en 1945 avait Ă©tĂ© expurgĂ© de nouveaux manuels, illustrant l’influence persistante de courants rĂ©visionnistes.
Et en aoĂ»t 2025, le mĂȘme journal dĂ©crivait les pressions visant Ă  limiter la prĂ©sence de “Gen d’Hiroshima”, Ɠuvre anti-militariste, dans des bibliothĂšques et contextes scolaires.

Le piÚge de vider la démocratie sans la casser

Le culte national ne dĂ©truit pas une dĂ©mocratie en la renversant d’un coup. Il la fatigue, puis il la vide. Il remplace le dĂ©bat par la loyautĂ©, il transforme la critique en honte, il requalifie le pluralisme en division, il pousse chacun Ă  parler plus bas, puis Ă  se taire.

Vous n’avez pas besoin d’un dictateur pour basculer vers un autoritarisme doux. Il suffit que tout le monde comprenne, sans qu’on le dise trop fort, ce qui est “acceptable” et ce qui ne l’est plus.

Et c’est lĂ , au fond, que se situe le risque : la nation cesse d’ĂȘtre un cadre commun. Elle devient un absolu moral, et tout absolu moral finit par exiger des sacrifices.

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Auteur/autrice : Louis Japon

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