Quand la nation devient sacrĂ©e, lâhistoire devient dangereuse, parce quâelle redevient un champ de bataille intĂ©rieur.

Le Japon aime parfois se raconter comme un pays pragmatique, disciplinĂ©, presque vaccinĂ© contre les passions collectives. Câest rassurant, et peut-ĂȘtre que vous avez dĂ©jĂ eu cette impression en regardant le pays depuis lâextĂ©rieur. Pourtant, le nationalisme japonais nâa pas disparu. Il sâest simplement dĂ©placĂ©. Moins dâuniformes et de coups dâĂ©clat, davantage de respectabilitĂ©, de symboles, dâĂ©lĂ©ments de langage, de corrections discrĂštes dans les manuels, de lois prĂ©sentĂ©es comme techniques.
Aimer son pays nâest pas le sujet. Le vrai basculement arrive quand la nation devient sacrĂ©e, intouchable, placĂ©e au-dessus des faits, des droits et des individus…
Et ce basculement, au Japon comme ailleurs, ne se fait pas en une nuit. Il avance par petites touches, Ă la fois administratives, culturelles et Ă©motionnelles. Câest prĂ©cisĂ©ment ce mĂ©lange qui le rend difficile Ă voir tant quâil nâest pas dĂ©jĂ installĂ©.
Le nationalisme qui ne crie pas
Si vous imaginez le nationalisme comme une foule en colĂšre, vous risquez de passer Ă cĂŽtĂ© de lâessentiel. Au Japon, une partie du nationalisme contemporain ressemble davantage Ă une stratĂ©gie dâinfluence quâĂ une agitation de rue. Il se structure via des rĂ©seaux, des relais institutionnels, des cercles de pression. Nippon Kaigi est souvent citĂ© comme lâun des pĂŽles les plus emblĂ©matiques de cette mouvance ultraconservatrice et rĂ©visionniste, avec une ligne qui valorise la ârestaurationâ dâune conscience nationale, une relecture du passĂ© impĂ©rial et un agenda de rĂ©vision constitutionnelle, notamment autour de lâarticle 9.
Ce culte de la nation commence rarement par une injonction brutale. Il commence par une phrase apparemment simple, du type âil faut ĂȘtre fierâ, puis il se dote dâun programme. Ăcole, symboles, cĂ©rĂ©monies, rĂ©cit national, frontiĂšres morales. Si vous voulez mesurer Ă quel point ces symboles peuvent devenir des outils politiques au quotidien, lâexemple du drapeau est parlant dans cet article : Quand le drapeau devient une arme au Japon.
Yasukuni
Le sanctuaire de Yasukuni nâest pas seulement un lieu de mĂ©moire. Câest aussi un instrument symbolique qui divise, parce quâil honore des morts de guerre japonais, y compris des criminels de guerre condamnĂ©s, ce qui le rend explosif pour une partie de lâAsie de lâEst.
En mars 2024, Reuters signalait la nomination dâun ancien haut gradĂ© des Forces maritimes dâautodĂ©fense comme grand prĂȘtre, un choix lourd de sens dans un lieu dĂ©jĂ perçu comme un symbole du militarisme passĂ©.
En avril 2024, la CorĂ©e du Sud a officiellement protestĂ© aprĂšs lâenvoi dâoffrandes rituelles par le Premier ministre Fumio Kishida et dâautres responsables.
Le mĂ©canisme est simple, et il est redoutablement efficace. La critique historique est requalifiĂ©e en blasphĂšme. Ă ce stade, on ne discute plus dâarchives, de responsabilitĂ©s, de nuances. On teste la loyautĂ©.
RĂ©armer le pays et rĂ©armer lâimaginaire
Sur le plan gĂ©opolitique, le Japon fait face Ă des pressions rĂ©elles. Renforcer certaines capacitĂ©s peut se discuter, se justifier, se contester. Le problĂšme commence quand ce mouvement est âspiritualisĂ©â, quand une trajectoire budgĂ©taire devient un rĂ©cit moral oĂč douter Ă©quivaut Ă trahir.
Depuis 2022, Tokyo vise un niveau de dĂ©penses de dĂ©fense correspondant Ă 2% du PIB dâici 2027. Dans le dĂ©bat politique rĂ©cent, lâaccĂ©lĂ©ration de cette trajectoire est devenue un marqueur de leadership. Le 19 janvier 2026, Reuters rapportait que la PremiĂšre ministre Sanae Takaichi voulait accĂ©lĂ©rer cette montĂ©e en puissance, dans un contexte de dissolution et dâĂ©lections anticipĂ©es.
Et câest ici que vous pouvez sentir le glissement. La question nâest plus âquelle stratĂ©gie est la plus efficaceâ, mais âĂȘtes-vous du bon cĂŽtĂ©â. LâinquiĂ©tude sĂ©curitaire devient un carburant identitaire.
Si vous souhaitez remettre cette tension dans son cadre juridique, le point central reste la Constitution, et notamment lâarticle 9 : LâArticle 9 de la Constitution Japonaise.
âJapanese Firstâ
Un nationalisme a besoin dâun dehors, sinon il finit par se dĂ©vorer de lâintĂ©rieur. Dans le Japon actuel, ce dehors prend souvent la forme des rĂ©sidents Ă©trangers, des touristes, des minoritĂ©s visibles, ou mĂȘme dâune idĂ©e vague, celle dâune âinvasion silencieuseâ.
Pourtant, les chiffres racontent autre chose. Le Japon comptait 3 768 977 rĂ©sidents Ă©trangers Ă la fin de 2024, un record selon les statistiques de lâImmigration Services Agency.
Dans ce contexte, certains discours gagnent en visibilitĂ©, notamment autour du âJapanese Firstâ, poussĂ© par des dynamiques de rĂ©seaux sociaux. Si vous voulez comprendre comment cette rhĂ©torique sâest emballĂ©e et pourquoi elle sĂ©duit, ce dĂ©cryptage complĂšte bien le tableau : Sanseito : Comment la nouvelle extrĂȘme droite japonaiseâŠ.
Lâeffet principal nâest pas seulement le rejet. Câest une reprogrammation mentale. LâĂ©tranger devient une explication universelle, pour les loyers, lâinflation, le dĂ©clin, le dĂ©sordre. Un bouc Ă©missaire flexible, donc politiquement rentable.
La haine en zone grise
Le Japon a adoptĂ© en 2016 une loi contre les discours de haine, mais beaucoup dâanalyses soulignent ses limites, notamment parce quâelle reste peu contraignante au niveau national. Ă lâĂ©chelle locale, certaines municipalitĂ©s ont Ă©tĂ© plus loin. Kawasaki, par exemple, a mis en place une ordonnance incluant des pĂ©nalitĂ©s, souvent prĂ©sentĂ©e comme une premiĂšre au Japon.
Le plus troublant, câest la circulation quotidienne de cette violence dans des Ă©cosystĂšmes numĂ©riques. TIME a dĂ©crit comment des vagues de haine visant les Zainichi, et plus largement des minoritĂ©s, prospĂšrent en ligne, avec des effets bien rĂ©els hors Ă©cran.
Le culte national adore ces zones floues : assez dâagressivitĂ© pour intimider, assez dâambiguĂŻtĂ© pour nier.
La guerre des manuels
On imagine souvent le nationalisme comme un excĂšs dâĂ©motion. Le Japon rappelle quâil peut aussi ĂȘtre un excĂšs de procĂ©dure.
Les controverses autour des manuels scolaires reviennent rĂ©guliĂšrement : quels mots employer, quels Ă©pisodes dĂ©tailler, quelles responsabilitĂ©s nommer. Le rĂ©visionnisme vise rarement le mensonge frontal. Il prĂ©fĂšre lâeffacement, la minimisation, la neutralisation.
Le 1er juillet 2023, Le Monde rapportait que le rĂŽle de lâarmĂ©e dans certains Ă©vĂ©nements liĂ©s Ă Okinawa en 1945 avait Ă©tĂ© expurgĂ© de nouveaux manuels, illustrant lâinfluence persistante de courants rĂ©visionnistes.
Et en aoĂ»t 2025, le mĂȘme journal dĂ©crivait les pressions visant Ă limiter la prĂ©sence de âGen dâHiroshimaâ, Ćuvre anti-militariste, dans des bibliothĂšques et contextes scolaires.
Le piÚge de vider la démocratie sans la casser
Le culte national ne dĂ©truit pas une dĂ©mocratie en la renversant dâun coup. Il la fatigue, puis il la vide. Il remplace le dĂ©bat par la loyautĂ©, il transforme la critique en honte, il requalifie le pluralisme en division, il pousse chacun Ă parler plus bas, puis Ă se taire.
Vous nâavez pas besoin dâun dictateur pour basculer vers un autoritarisme doux. Il suffit que tout le monde comprenne, sans quâon le dise trop fort, ce qui est âacceptableâ et ce qui ne lâest plus.
Et câest lĂ , au fond, que se situe le risque : la nation cesse dâĂȘtre un cadre commun. Elle devient un absolu moral, et tout absolu moral finit par exiger des sacrifices.
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