Et si cette absurdité n’était pas un bug, mais une conséquence d’un système pensé… sans elles ?

Le Japon fascine souvent pour son image de société ultra-propre, technologique et fonctionnelle. On imagine des toilettes chauffantes, des jets réglables au millimètre, et une douce odeur de savon remplaçant celle de l’urine.
Mais derrière cette façade brillante, une réalité bien plus terre-à-terre persiste : les femmes doivent attendre. Longtemps. Trop souvent.
Un problème aussi basique qu’universel
Le débat s’est imposé dans l’espace public grâce au travail minutieux de Momose Manami, une parajuriste de 60 ans, qui a simplement compté : dans les toilettes publiques japonaises, on trouve environ 1,8 fois plus d’équipements côté hommes que côté femmes. Et cette différence ne vient pas d’une quelconque coquetterie féminine, mais d’un choix architectural ancien.
En 2025, pendant la saison des cerisiers en fleurs à Tokyo, certaines femmes ont patienté jusqu’à 45 minutes au parc Yoyogi. Imaginez : un hanami romantique, bloqué par une vessie en otage.
Une réponse officielle du Japon
En janvier 2026, le ministère du Territoire, des Infrastructures, des Transports et du Tourisme (MLIT) a brisé le silence en proposant une réforme simple, mais radicale : arrêter de construire autant de toilettes pour les hommes que pour les femmes. Car usage ne rime pas toujours avec symétrie.
Exemple : pour 16 équipements, la recommandation devient 10 pour les femmes, 6 pour les hommes.
Et s’il n’y a pas assez d’espace ? Le Japon innove à sa manière : cloisons amovibles, cabines optimisées, conversion temporaire des espaces masculins. Une logique de rattrapage, pas une faveur.
Mais sur Internet, la réaction masculine ne s’est pas fait attendre. Certains ont vu dans cette mesure un affront, une atteinte à leur confort porcelainique. Une partie des utilisateurs de X s’est enflammée : “Pourquoi nous réduire nos toilettes ?” “Et les urinoirs, ça compte ou pas ?”
Le débat a glissé du côté absurde, jusqu’à l’exhumation d’un urinoir pour femmes : le Sanistand, testé en 1951 et vite oublié. L’histoire a de quoi faire sourire… mais dit surtout combien l’égalité d’accès est perçue comme une perte de pouvoir par ceux qui n’ont jamais attendu.
Quand l’égalité des mètres carrés cache une inégalité
La grande erreur, c’est de croire que l’égalité géométrique = égalité réelle. Pourtant, plusieurs études montrent que les femmes passent plus de temps dans les toilettes, pour des raisons biologiques (menstruations), vestimentaires, pratiques (enfants, sacs), ou simplement liées à l’absence d’urinoirs.
Moins de cabines, durée d’utilisation plus longue : c’est une équation simple, pas un débat moral. Cela génère des files. Et des files, ce sont des minutes perdues, des inconforts accumulés, une logistique quotidienne compliquée. Derrière ce détail “pratique” se joue une forme invisible de charge mentale.
Le Parlement japonais
Le comble de l’ironie ? Il est architectural. Le Parlement japonais, construit en 1936, n’a tout simplement pas prévu de toilettes pour les femmes en nombre suffisant. Résultat : aujourd’hui, on y compte 67 toilettes ou urinoirs pour les hommes, contre seulement 22 pour les femmes.
Avec l’augmentation récente du nombre de députées, la situation est devenue intenable. Une réforme est soutenue par 80 % des élues, y compris la Première ministre Sanae Takaichi, première femme à occuper ce poste depuis octobre 2025.
C’est une preuve de plus : le passé matériel continue de peser sur le présent politique. Ce bâtiment est à l’image de la société : il a été bâti sans les femmes, et leur présence vient aujourd’hui heurter des murs concrets, des files d’attente, des plafonds de porcelaine.
On pourrait se moquer de ces débats sur la place d’un urinoir. Mais ils révèlent une chose essentielle : la manière dont une société pense l’espace public en dit long sur qui est réellement le “citoyen par défaut”.
Le Japon, avec ses mégalopoles efficaces et ultra-modernes, commence tout juste à admettre que le confort ne devrait pas être genré. La réforme du MLIT, attendue pour mars 2026, ne transformera pas tout.
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