Le Japon nâest pas « mauvais » en sommeil par ignorance. Il est mauvais par design social : le repos y est moins protĂ©gĂ© que le devoir.

Si vous avez déjà mis les pieds à Tokyo ou Kyoto, vous connaissez ce sentiment étrange : tout semble fonctionner, sans bruit, comme si la ville avait appris à respirer doucement.
Sauf que dans le pays rĂ©el, celui des bureaux encore allumĂ©s tard, des correspondances ratĂ©es et des repas avalĂ©s debout, le calme est souvent un dĂ©cor. Le Japon ne manque pas de rites. Il manque de nuits…
Et câest lĂ que lâhistoire vous rattrape, mĂȘme si vous nâhabitez pas Tokyo : parce que la fatigue nâest jamais seulement une affaire personnelle. Câest un systĂšme qui sâinstalle, puis qui devient normal.
6 h 18 : le chiffre qui résume tout
En 2025, une Ă©tude publiĂ©e dans PNAS place le Japon tout en bas du classement des durĂ©es de sommeil moyennes : 6 h 18. Dans le mĂȘme ensemble comparatif, la France atteint 7 h 52.
Ce genre de moyenne a lâair abstrait, jusquâau moment oĂč vous la traduisez en vie quotidienne. Une heure et demie de moins, ce nâest pas seulement « ĂȘtre un peu fatiguĂ© ». Câest rogner chaque jour sur la marge de sĂ©curitĂ© : celle qui vous Ă©vite de relire trois fois un mail, de perdre patience trop vite, de conduire en pilote automatique ou de vivre avec une tension de fond.
Les enquĂȘtes nationales japonaises racontent la mĂȘme histoire avec des pourcentages plus concrets : dans le National Health and Nutrition Survey 2023, 38,5% des hommes et 43,6% des femmes dĂ©clarent dormir moins de 6 heures.
Et quand un pays commence à compter ses heures de sommeil comme on compte des kilomÚtres ou des yens, il signale déjà une chose : le repos est devenu un luxe organisationnel, pas un réflexe.
Quand le sommeil devient une variable économique
On prĂ©sente souvent le manque de sommeil comme un problĂšme intime : Ă©crans, cafĂ©, habitudes du soir. Mais au Japon, il a la taille dâun indicateur macro.
Quand un pays dort moins que ses pairs, il ne perd pas seulement de la santé future. Il perd du présent : attention, mémoire de travail, coordination, tolérance au stress. Ce sont des pertes discrÚtes, en micro-fuites : erreurs évitables, lenteur, frictions sociales, accidents frÎlés.
Câest aussi pour ça que le dĂ©bat sur le sommeil ressemble rarement Ă un dĂ©bat « bien-ĂȘtre ». Il ressemble Ă un dĂ©bat de performance. Et câest prĂ©cisĂ©ment ce glissement qui rend la situation fragile : dĂšs que lâĂ©conomie se tend, le sommeil redevient la variable dâajustement la plus docile.
Le travail
Le clichĂ© du salariĂ© japonais Ă©crasĂ© par des semaines interminables est devenu trop simple. Les heures annuelles ont reculĂ© : lâOCDE situe le Japon Ă 1 607 heures travaillĂ©es par an.
Le vrai problĂšme sâest dĂ©placĂ©. Il nâest plus seulement dans la quantitĂ©, mais dans lâimpossibilitĂ© de protĂ©ger la fin de journĂ©e.
Vous avez peut-ĂȘtre dĂ©jĂ vĂ©cu ça, mĂȘme ailleurs : une derniĂšre tĂąche « rapide », un message « urgent », une prĂ©sence prolongĂ©e parce que partir trop tĂŽt se voit. La journĂ©e ne sâallonge pas en bloc, elle sâeffiloche. Et quand elle sâeffiloche, le sommeil devient une rĂ©serve dans laquelle on pioche sans sâen rendre compte.
Dans ce contexte, les solutions techniques existent, mais elles se heurtent Ă la culture de lâorganisation. Le tĂ©lĂ©travail, par exemple, pourrait rendre du temps au corps, Ă condition quâil ne se transforme pas en bureau permanent. Sur ce point : Comprendre la culture du tĂ©lĂ©travail au Japon (aprĂšs-pandĂ©mie).
La géographie de la fatigue
Le sommeil, câest aussi une affaire dâurbanisme.
Une partie du Japon a externalisĂ© son temps de vie dans les transports : logements plus loin, bureaux plus centraux, arbitrages de loyers, Ă©coles, mobilitĂ©. Un papier du RIETI (2018) montre quâune part non nĂ©gligeable des travailleurs dĂ©passe les deux heures quotidiennes aller-retour.
Le trajet ne « fatigue » pas seulement. Il mange lâheure tampon, celle qui sert Ă dĂźner correctement, Ă ralentir, Ă se doucher sans prĂ©cipitation, Ă sâendormir avant minuit. Quand lâĂ©conomie capture cette heure, la nuit devient un fichier compressĂ©.
Et plus la ville devient chĂšre et dense, plus ce mĂ©canisme se renforce sans mĂȘme avoir besoin dâun discours : il suffit que tout le monde fasse pareil.
Le déficit de sommeil a un genre
Dans une société déjà courte en sommeil, la dette ne se répartit pas équitablement.
Les écarts de charge domestique et de care pÚsent lourdement sur les femmes, et les comparaisons internationales pointent un déséquilibre particuliÚrement marqué au Japon.
Ce nâest pas un dĂ©tail sociologique, câest un mĂ©canisme. Double journĂ©e, charge mentale, rĂ©veils nocturnes, temps personnel grignotĂ©. Quand il faut choisir entre « finir ce quâil reste » et « dormir », la nuit devient la seule chose quâon peut sacrifier sans faire de bruit.
Et si vous vous demandez pourquoi cela compte autant, la rĂ©ponse est simple : une sociĂ©tĂ© fatiguĂ©e rĂ©vĂšle immĂ©diatement qui peut acheter du repos et qui doit lâarracher Ă la fin de tout le reste.
Quand le pouvoir modĂ©lise lâinsomnie
La situation bascule dâun problĂšme public Ă une norme politique quand la figure au sommet transforme lâĂ©puisement en vertu.
Fin 2025, la PremiÚre ministre Sanae Takaichi a déclaré dormir « deux heures, quatre au maximum ».
Dans un pays oĂč lâendurance est dĂ©jĂ un capital moral, ce genre dâaveu nâest pas neutre. Il agit comme une autorisation culturelle : si le pouvoir sâen vante, pourquoi le reste du pays exigerait des limites ?
Le signal devient encore plus concret quand lâexĂ©cutif envisage dâassouplir les garde-fous sur les heures supplĂ©mentaires, notamment sous la pression des pĂ©nuries de main-dâĆuvre.
Câest lĂ que le piĂšge se referme doucement : on parle de « flexibilitĂ© », mais la flexibilitĂ© au travail est rarement une libertĂ© pure. Elle se fabrique sous contrainte implicite, hiĂ©rarchique, Ă©conomique. Et il suffit de dĂ©placer la culpabilitĂ© sur lâindividu pour que tout le monde finisse par cĂ©der.
LâĂ©cole comme fabrique prĂ©coce de dette de sommeil
Le Japon apprend tÎt que dormir est négociable.
Clubs aprĂšs les cours, juku, devoirs, trajets : le sommeil devient un poste quâon rĂ©duit pour tenir le planning. Une fois adulte, il ne reste plus quâĂ rĂ©pĂ©ter le modĂšle avec dâautres justifications : carriĂšre, loyers, enfants, loyautĂ© dâĂ©quipe.
Le pays tente malgré tout de traiter le sujet comme un enjeu de santé publique : des recommandations officielles ont rappelé un minimum de 6 heures pour les adultes.
Ce minimum dit beaucoup. Il ne promet pas « bien dormir ». Il cherche surtout Ă Ă©viter lâeffondrement.
Et si vous avez dĂ©jĂ connu une pĂ©riode oĂč vous dormiez juste assez pour tenir, vous voyez exactement ce que ça signifie : vous avancez, mais tout coĂ»te plus cher.
Pourquoi ça risque dâempirer
3 forces poussent en mĂȘme temps dans le mauvais sens :
- La pĂ©nurie de main-dâĆuvre et le vieillissement donnent une tentation permanente : allonger le travail disponible plutĂŽt que transformer lâorganisation.
- La normalisation politique de lâĂ©puisement rend la prĂ©vention dĂ©corative, parce quâun exemple venu dâen haut pĂšse plus lourd quâune campagne de santĂ© publique.
- Le temps urbain capturé par les trajets et les contraintes métropolitaines rend la journée incompressible, ce qui pousse mécaniquement le sommeil à reculer.
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