🎭 Quand la VF et les sous-titres réécrivent les personnage de nos manga / anime

Au fond, ce n’est pas une querelle de puristes : dans ces Ɠuvres, la grammaire est souvent une dramaturgie et quand on l’efface, ça fait des chocapics !

VF et les sous-titres anime

Tu as peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  vĂ©cu ce moment bizarre oĂč tu reconnais l’intrigue, tu suis chaque scĂšne sans problĂšme
 mais quelque chose sonne faux. Un perso qui semblait intimidant devient juste « un peu sec ». Une romance qui devait brĂ»ler Ă  petit feu a l’air de partir au sprint. Un rival inquiĂ©tant devient presque sympathique.

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En manga et en anime, la traduction ne « rate » pas seulement quand elle se trompe de mot. Le vrai sabotage est souvent plus discret. Un suffixe qui disparaĂźt. Un registre qui se lisse. Une particule qu’on efface. Un tutoiement posĂ© par rĂ©flexe. L’histoire reste intacte, mais la psychologie bouge. Et quand la psychologie bouge, ta lecture morale des rapports humains change aussi.

Ce qui suit, ce n’est pas un procĂšs. C’est une loupe. L’idĂ©e, c’est de te donner des repĂšres pour repĂ©rer quand une VF ou des sous-titres ne traduisent pas seulement des phrases, mais recĂąblent les relations.

Les micro-tags de parole, ces miettes qui font un personnage

Avant mĂȘme les grandes dĂ©cisions de traduction, il y a les « petits bouts » de voix. Le japonais adore ces micro-marqueurs : fins de phrase, interjections, rĂ©pĂ©titions, mini-tics. Ils ne servent pas Ă  informer, ils servent Ă  positionner un personnage dans la relation.

Les particules terminales en sont l’exemple parfait. Elles ne « veulent » pas dire quelque chose comme un nom ou un verbe. Elles cadrent la scĂšne, et surtout elles cadrent l’autre.

Quand un personnage conclut avec yo, il impose. Il tranche. Il dit « voilĂ  comment on doit l’entendre ». Avec ne, il cherche l’accord, il tend la main, il vĂ©rifie le terrain. Avec zo ou ze, il performe une virilitĂ©, une bravade, parfois une menace lĂ©gĂšre. Avec certains usages de wa, il colore la voix, parfois vers la douceur, parfois vers une théùtralitĂ© trĂšs codĂ©e. Avec kana ou kashira, il laisse passer le doute, l’intĂ©rioritĂ©, l’hĂ©sitation, parfois une coquetterie.

Et lĂ , la collision arrive : le français supporte mal la rĂ©pĂ©tition et se mĂ©fie de l’ostentation grammaticale. Alors on neutralise. On “nettoie”. On obtient une phrase correcte, mais Ă  tempĂ©rature ambiante. RĂ©sultat : tout le monde parle pareil. Le personnage dominateur devient simplement « direct ». Le conciliant devient « indĂ©cis ». L’ironique devient « gentil ». Tu n’as pas perdu une information, tu as perdu un relief.

La mĂȘme mĂ©canique vaut pour les tics et catchphrases. Souvent, ils ne sont pas lĂ  pour faire rire, mais pour signaler un masque social : mignon, archaĂŻque, prĂ©tentieux, provincial, enfantin, menaçant. En traduction, on hĂ©site entre conserver (au risque du ridicule) et lisser (au risque de l’amnĂ©sie). Le piĂšge le plus frĂ©quent, c’est de remplacer un tic japonais par un gimmick français qui ne porte pas la mĂȘme classe sociale, ni la mĂȘme image mentale. Un tic de fin de phrase devient une vanne. Ou une intonation de “jeune”. Ou un archaĂŻsme littĂ©raire. Et soudain tu ne vois plus le mĂȘme personnage.

Et c’est justement lĂ  que tout s’enchaĂźne : une fois la voix neutralisĂ©e, la relation commence Ă  se dĂ©rĂ©gler aussi.

Les honorifiques

Les suffixes comme -san, -kun, -chan, -sama, senpai ne sont pas des dĂ©corations. Ce sont des signaux relationnels codĂ©s : distance, intimitĂ©, hiĂ©rarchie, ironie, mĂ©pris, admiration. Les supprimer, c’est retirer les didascalies d’une piĂšce et espĂ©rer que le jeu d’acteur suffira.

San installe une politesse standard, une distance civilisĂ©e. Kun marque une familiaritĂ© souvent asymĂ©trique : supĂ©rieur vers infĂ©rieur, adulte vers jeune, camaraderie, parfois cadrĂ©e par un contexte de groupe. Chan apporte l’affect, le mignon, l’infantilisation, parfois la condescendance. Sama peut exprimer un respect Ă©levĂ©, une dĂ©votion, ou un sarcasme trĂšs tranchant selon la scĂšne. Senpai inscrit l’anciennetĂ© et la dette symbolique. Sensei renvoie Ă  une fonction, pas Ă  un titre mystique.

Le piĂšge classique, tu l’as dĂ©jĂ  vu : tout le monde s’appelle par son prĂ©nom. En français, c’est naturel. En japonais, appeler quelqu’un par son prĂ©nom sans cadre peut ĂȘtre une transgression, un Ă©vĂ©nement narratif, un basculement intime. Quand la traduction supprime les honorifiques, elle normalise une intimitĂ© qui, dans l’original, devait se mĂ©riter. La scĂšne oĂč un personnage ose enfin dire le prĂ©nom devient un non-Ă©vĂ©nement. Les romances perdent une couche. Les tensions hiĂ©rarchiques aussi.

À l’inverse, traduire -san par « Monsieur » partout peut vite tourner Ă  la caricature. Entre ces deux extrĂȘmes, il y a l’art de la compensation : jouer sur le vouvoiement, les titres, le nom de famille, les Ă©vitements, le rythme de la rĂ©plique. Ce n’est pas une coquetterie, c’est de la mise en scĂšne.

Et quand cette mise en scùne saute, le problùme devient encore plus silencieux : les niveaux de langue, eux, s’aplatissent.

Les registres

Le japonais encode finement le lien social dans le niveau de langue : forme neutre, desu/masu, keigo (langage honorifique), archaïsmes, dialectes, sociolectes. Quand tout passe au français standard, tu perds la cartographie sociale. Tu gardes le dialogue, tu perds la topographie.

Le keigo est un bon exemple parce qu’il ne sert pas qu’à « ĂȘtre poli ». Il peut ĂȘtre froid, hostile, humiliant, politique. Un personnage peut “respecter” pour dominer, ou “mal respecter” pour provoquer. En sous-titres, on traduit souvent keigo par du vouvoiement. Sauf que le vouvoiement ne suffit pas : il manque la rigiditĂ©, la liturgie, la servilitĂ© ostentatoire, et surtout les ruptures. Or, dans beaucoup de scĂšnes, le drame est justement lĂ  : le passage du poli au brut, du cĂ©rĂ©monial au coup de couteau verbal.

MĂȘme chose pour les pronoms et auto-dĂ©signations. Ore, boku, watashi dessinent Ăąge, posture, arrogance, timiditĂ©, genre performĂ©, place sociale. En français, « je » ne bouge pas. Alors on est obligĂ© de compenser ailleurs : vocabulaire, syntaxe, degrĂ© de contrĂŽle, façon de couper ou d’allonger les phrases. Si cette compensation est oubliĂ©e, un personnage tranchant devient plat. Un personnage doux devient fade.

Et puis il y a le raccourci le plus destructeur, en VF comme en sous-titres : le tutoiement ou vouvoiement automatique. Deux ados se tutoient par dĂ©faut, mĂȘme si l’original maintient une distance. Deux adultes en conflit se vouvoient par dĂ©faut, mĂȘme si l’original est brutalement familier. Or la bascule tu/vous est souvent un Ă©vĂ©nement dramatique. La rendre mĂ©canique, c’est jeter des scĂšnes entiĂšres dans le dĂ©cor.

À ce stade, tu sens dĂ©jĂ  la logique : ce qui Ă©tait une nuance linguistique devient une réécriture relationnelle. Et quand on ajoute les dialectes, on change carrĂ©ment de carte.

Dialectes et sociolectes

Kansai-ben, accents ruraux, parler de yakuzas, archaĂŻsmes de samouraĂŻ, langage de cour : chaque registre porte une gĂ©ographie et une classe sociale. La tentation française est comprĂ©hensible : remplacer par un accent rĂ©gional (marseillais, ch’ti), un argot datĂ©, ou un “parler jeune”.

Sauf qu’on ne fait pas qu’adapter un son. On dĂ©place un personnage dans une autre sociĂ©tĂ©. Un Kansai-ben souvent perçu comme plus chaleureux, plus comique, plus “marchand” dans l’imaginaire japonais n’est pas automatiquement un « accent du Sud ». Et l’argot français vieillit Ă  la vitesse d’un rĂ©seau social : ce qui semblait moderne au moment du doublage peut devenir une capsule temporelle involontaire deux ans plus tard.

Alors, forcĂ©ment, tu arrives au moment oĂč tu te dis : d’accord, mais ils n’ont pas toujours le choix. Et c’est vrai.

Quand ce n’est pas une erreur, mais une contrainte industrielle

Beaucoup de « trahisons » sont des collisions avec le réel. Le lip-sync en doublage impose une longueur et une forme qui doivent tenir dans la bouche. Les sous-titres imposent une lisibilité, une vitesse, une condensation. La censure et les classifications rebrident parfois insultes, sexualité, violence verbale. La cohérence de série peut souffrir de plusieurs traducteurs, plusieurs studios, des glossaires qui changent. Les droits et marques rendent certaines références délicates.

Dans ces cas-lĂ , tu vois le symptĂŽme comme une erreur, mais c’est parfois un arbitrage : sauver le rythme au prix de la prĂ©cision relationnelle. Le problĂšme, c’est que ces arbitrages ont toujours le mĂȘme effet secondaire : ils lissent les rapports humains.

Et ça se voit trÚs bien sur quelques mécanismes récurrents.

3 glissements typiques qui changent le sens

  • Le premier, c’est nakama rĂ©duit Ă  « ami ». Selon le contexte, le terme peut porter l’idĂ©e de compagnonnage, d’équipage, de lien choisi, parfois plus fort que l’amitiĂ©, souvent plus collectif, parfois presque politique. Le traduire systĂ©matiquement par « ami » sentimentalise et individualise un lien qui devait ĂȘtre un pacte de groupe.
  • Le deuxiĂšme, c’est l’écrasement des insultes. Des formes d’adresse agressives qui n’ont pas le mĂȘme degrĂ© d’hostilitĂ© se retrouvent nivelĂ©es en français, parce que « toi » ou « espĂšce de
 » fait le job narratif. Sauf que la gradation est le moteur de la scĂšne. Quand tu perds la montĂ©e, tu perds l’électricitĂ©.
  • Le troisiĂšme, c’est la traduction trop littĂ©rale de formules relationnelles comme yoroshiku onegaishimasu. Dans la plupart des contextes, ce n’est pas un simple « enchantĂ© ». C’est une mise en relation : « je compte sur vous », « merci d’avance », « on est liĂ©s maintenant ». Mal calibrer cette phrase, c’est changer la dynamique sociale d’une rencontre.

Et c’est là que le paradoxe devient cruel.

Une traduction peut ĂȘtre parfaite au niveau narratif et catastrophique au niveau relationnel. Tu comprends tout, mais tu comprends autrement.

Un personnage respectueux devient soumis. Un personnage froid devient juste poli. Une romance devient “rapide” alors qu’elle Ă©tait lente. Un antagoniste devient “cool” parce que son registre a Ă©tĂ© modernisĂ©. La fluiditĂ© est parfois une victoire technique et une dĂ©faite psychologique.

La bonne nouvelle, c’est que tu peux exiger mieux sans tomber dans le fantasme du “mot à mot”.

Ce qu’on peut demander à une bonne traduction !

  • On peut demander de conserver les diffĂ©rences de registre mĂȘme si on ne peut pas tout calquer. Ça passe par la syntaxe, le degrĂ© de formalitĂ©, le vocabulaire, la ponctuation, le contrĂŽle ou l’impulsivitĂ© des phrases.
  • Ou aussi de traiter les honorifiques comme de la mise en scĂšne : parfois on les garde. Parfois on compense intelligemment par le nom de famille, un titre, un vouvoiement, un Ă©vitement. L’important, c’est de ne pas faire comme si le signal n’existait pas.
  • On peut aussi demander de respecter les ruptures. Le passage poli vers brut, le prĂ©nom qui surgit, la distance qui se fend : ce sont des Ă©vĂ©nements, pas des dĂ©tails.
  • On peut aussi demander une ligne Ă©ditoriale assumĂ©e. Une cohĂ©rence saison aprĂšs saison, un glossaire stable, et, quand c’est pertinent, des notes discrĂštes ou des choix homogĂšnes.

D’ailleurs, si tu aimes mettre des mots sur ce que tu entends et lis, tu peux te construire un petit radar avec un glossaire et du vocabulaire dĂ©diĂ©, comme celui-ci sur dondon.media : Vocabulaire japonais des mangas et animes.

Si ton angle, c’est plutît la question des sous-titres et de ce qu’ils font à ta perception, tu peux aussi aller voir : Pourquoi mettre ses sous-titres pour apprendre le japonais.

Et si tu t’intĂ©resses Ă  l’envers du dĂ©cor, avec l’industrialisation et les dĂ©bats autour des outils, ce papier donne une perspective utile : Traduction de mangas assistĂ©e par l’IA, dĂ©bat et condamnation.

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Auteur/autrice : Louis Japon

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