Si un « policier » vous appelle au Japon : vous nâavez rien Ă prouver dans lâinstant. Raccrocher nâest pas un aveu, câest une protection.

Ce nâest pas un scĂ©nario de sĂ©rie, câest lâune des escroqueries les plus rentables du Japon aujourd’hui : vous dĂ©crochez… la voix est calme, professionnelle, pressĂ©e juste ce quâil faut. Elle se prĂ©sente comme un service de police, cite une procĂ©dure, glisse des mots qui sonnent officiel, puis vous place devant une urgence fabriquĂ©e.
Des records qui donnent le vertige
En 2025, la « fraude spéciale » (tokushu sagi) atteint un niveau inédit : 27 758 affaires recensées et 141,4 milliards de yens de pertes. En un an, la hausse est spectaculaire, au point de frÎler le double.
DerriĂšre ce terme administratif se cache une rĂ©alitĂ© trĂšs simple Ă vivre, et trĂšs dure Ă rattraper : des arnaques sans face-Ă -face, menĂ©es par tĂ©lĂ©phone, messages, e-mails ou messageries, parfois jusquâĂ lâappel vidĂ©o. Autrement dit, lâescroquerie se glisse dans les gestes les plus banals de votre journĂ©e, lĂ oĂč vous ĂȘtes le plus susceptible dâobĂ©ir vite.
Le basculement de 2025 : lâĂšre du faux policier
Le carburant de lâexplosion a un visage, ou plutĂŽt un uniforme empruntĂ© : la fraude au « faux policier » (nise keisatsu sagi). Elle pĂšse Ă elle seule prĂšs de 70 % des pertes de la fraude spĂ©ciale, avec 10 936 affaires pour 98,54 milliards de yens.
Ce qui rend cette arnaque si efficace, ce nâest pas la brutalitĂ©. Câest la mise en conformitĂ©. Le discours est pensĂ© comme une procĂ©dure : jargon dâenquĂȘte, menace de mandat, « compte liĂ© Ă un crime », « argent Ă mettre en sĂ©curitĂ© ». Et si vous rĂ©sistez, on ne vous frappe pas, on vous fait douter de vous-mĂȘme, puis on vous enferme dans lâidĂ©e quâobĂ©ir est la seule façon de « rĂ©gler ça proprement ».
Pourquoi ça marche, mĂȘme quand on se croit vigilant
Le piĂšge, câest la vitesse. La peur dâĂȘtre impliquĂ© dans un dossier, la honte anticipĂ©e, lâenvie de « faire ce quâil faut » face Ă une autoritĂ© apparente : ces rĂ©flexes nâont pas dâĂąge.
Et les canaux ont changĂ©. La hausse des contacts initiaux via tĂ©lĂ©phone mobile est marquante, ce qui rend lâarnaque compatible avec la vie active : vous rĂ©pondez dans la rue, vous suivez des instructions en marchant, vous ouvrez votre appli bancaire parce que « ça doit ĂȘtre fait tout de suite ».
Si vous prĂ©parez un voyage ou une installation, gardez en tĂȘte que les escrocs jouent aussi sur lâimprovisation et le manque de repĂšres. Pour une vue dâensemble trĂšs concrĂšte, vous pouvez lire cet article : Les arnaques au Japon et comment les Ă©viter.
Des victimes plus jeunes en volume et des pertes lourdes chez les plus ùgés
Longtemps, on a associĂ© la « fraude spĂ©ciale » Ă lâimage dâune personne ĂągĂ©e piĂ©gĂ©e sur une ligne fixe. Les statistiques rĂ©centes compliquent ce rĂ©cit : sur le faux policier, les victimes les plus nombreuses se trouvent chez les trentenaires, suivis des vingtenaires.
Mais quand on regarde les montants, lâhistoire redevient brutale : les pertes se concentrent chez les seniors. Dans les donnĂ©es disponibles, les sommes sont particuliĂšrement Ă©levĂ©es chez les 60 et 70 ans.
Câest la nouvelle gĂ©omĂ©trie du risque : plus de jeunes happĂ©s par smartphone et banque en ligne, et des coups les plus coĂ»teux chez ceux qui ont, tout simplement, de lâĂ©pargne Ă disposition.
Une criminalité de plus en plus hors frontiÚres
Autre bascule majeure : lâorigine des numĂ©ros. En 2025, les numĂ©ros internationaux reprĂ©sentent 75,5 % des numĂ©ros de tĂ©lĂ©phone utilisĂ©s dans ces escroqueries.
Ce dĂ©tail raconte une industrie, pas une combine isolĂ©e. Des bases opĂ©rant depuis lâAsie du Sud-Est ont Ă©tĂ© identifiĂ©es, et des enquĂȘtes japonaises ont dĂ©jĂ conduit Ă des opĂ©rations et arrestations liĂ©es Ă des centres suspectĂ©s, notamment au Cambodge.
Ă lâĂ©chelle rĂ©gionale, des organisations internationales dĂ©crivent depuis plusieurs annĂ©es une Ă©conomie structurĂ©e de « scam centers », alimentĂ©e par la traite : fausses offres dâemploi, confiscation de passeports, violences, travail forcĂ© au service dâarnaques transnationales.
Quand lâargent part, il part vite
Dans beaucoup de cas, la consigne finale vise un transfert. Le volet « virement » pÚse lourd dans les dossiers, avec une part importante des affaires et des montants, et la banque en ligne occupe une place centrale dans les scénarios de faux policier.
Câest aussi pour ça que la sensation dâirrĂ©alitĂ© est frĂ©quente chez les victimes : vous nâavez pas « donnĂ© de lâargent Ă quelquâun ». Vous avez cliquĂ©, validĂ©, obĂ©i, comme on valide une formalitĂ©. Puis, aprĂšs coup, vous rĂ©alisez que la procĂ©dure elle-mĂȘme Ă©tait un dĂ©cor.
Dans la mĂȘme logique, si vous achetez ou payez sur des sites que vous ne connaissez pas, le rĂ©flexe de vĂ©rification devient une compĂ©tence de survie numĂ©rique.
à ce sujet, ce guide peut vous servir de méthode : Acheter sur un site japonais inconnu : comment séparer le vrai du piÚge.
La fraude ne sâarrĂȘte pas au tĂ©lĂ©phone
Le tableau sâalourdit encore si lâon additionne fraude spĂ©ciale et arnaques « investissement/romance via rĂ©seaux sociaux » : 324,11 milliards de yens de dommages en 2025, dont 182,70 milliards pour la composante SNS investissement et romance.
Ici, la grammaire change. On nâimite plus lâautoritĂ©, on imite lâopportunitĂ©, le rendement, parfois lâaffection. MĂȘme rĂ©sultat : transfert, puis disparition.
Et, quelque part, ces deux mondes se rejoignent : ce sont des crimes dâattention, oĂč lâarnaqueur contrĂŽle votre tempo, votre Ă©motion, et donc vos clics. Si cette mĂ©canique vous fascine autant quâelle inquiĂšte, lâaffaire racontĂ©e dans Le hacker, le chat et les quatre innocents montre Ă quel point une « trace » numĂ©rique peut tromper, y compris quand la justice sâen mĂȘle.
Dans une sociĂ©tĂ© oĂč tout se numĂ©rise, le paradoxe est cruel : plus les routines deviennent fluides, plus lâimitation devient rentable. En 2025, au Japon, lâattaque la plus efficace ne copie pas une banque. Elle copie la police.
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