
Quand vous lisez âJakarta n°1, Dhaka n°2, Tokyo n°3â, vous pourriez croire Ă un renversement dĂ©mographique spectaculaire. En rĂ©alitĂ©, le vrai basculement est ailleurs : lâONU a changĂ© la façon de compter, et ce changement suffit Ă redistribuer les cartes.
Dans World Urbanization Prospects 2025, lâONU estime quâen 2025 Jakarta atteint environ 42 millions dâhabitants, devant Dhaka (environ 37 millions) et Tokyo (33,4 millions).
Si ce classement vous surprend, câest normal. Pendant des annĂ©es, les comparaisons internationales ont Ă©tĂ© polluĂ©es par une question simple et piĂ©geuse : oĂč commence et oĂč sâarrĂȘte une ville ?
Ce que vous voyez en 2025 ressemble donc moins Ă une course entre mĂ©tropoles quâĂ une mise Ă jour des rĂšgles du jeu.
DEGURBA : la ville vue par la grille, pas par la frontiĂšre
La nouveautĂ© clĂ©, câest lâintĂ©gration systĂ©matique de la mĂ©thodologie Degree of Urbanization (DEGURBA).
Dans ce cadre, une âvilleâ est dĂ©finie comme une agglomĂ©ration contiguĂ« de cellules de 1 kmÂČ dĂ©passant 1 500 habitants par kmÂČ, pour un total dâau moins 50 000 habitants.
Dit autrement, on sâĂ©loigne des frontiĂšres administratives hĂ©ritĂ©es de lâhistoire pour se rapprocher dâun critĂšre plus âphysiqueâ : la continuitĂ© de la densitĂ© et du bĂąti. Si vous avez dĂ©jĂ eu lâimpression quâune mĂ©tropole dĂ©bordait largement de son centre officiel, DEGURBA formalise exactement ça.
Câest ici que Jakarta explose dans les chiffres. Le âJakartaâ de WUP 2025 nâest pas seulement la capitale administrative, câest un continuum urbain qui agrĂšge des espaces qui, dans la vie quotidienne, fonctionnent dĂ©jĂ ensemble : logements pĂ©riphĂ©riques, bassins dâemploi, dĂ©placements pendulaires, zones industrielles, infrastructures.
LâONU prĂ©cise dâailleurs que cette approche peut faire Ă©merger des conurbations, câest-Ă -dire un seul objet statistique qui fusionne plusieurs entitĂ©s autrefois nommĂ©es sĂ©parĂ©ment.
Tokyo nâa pas ârĂ©trĂ©ciâ
La tentation est grande de lire la troisiĂšme place de Tokyo comme un simple symptĂŽme du vieillissement japonais. Il y a bien une rĂ©alitĂ© dĂ©mographique au Japon, mais lâhistoire du classement est plus prĂ©cise : Tokyo reste gigantesque, simplement la dĂ©limitation adoptĂ©e nâest plus la mĂȘme quâavant.
Dans lâarticle qui a popularisĂ© le renversement, Tokyo est dĂ©crite comme une mĂ©galopole incluant des prĂ©fectures voisines, notamment Saitama, Chiba et Kanagawa.
Dhaka qui monte, Tokyo qui glisse
Avec la mĂ©thode harmonisĂ©e, Dhaka grimpe et lâONU est reprise sur un point marquant : Dhaka est projetĂ©e comme candidate au rang de premiĂšre ville dâici 2050.
Dans le mĂȘme mouvement, le top des plus grands ensembles urbains met en scĂšne une domination asiatique trĂšs nette. Ce nâest pas un âretourâ de lâAsie : câest la traduction statistique dâune urbanisation massive, portĂ©e par des corridors industriels, des littoraux et des rĂ©gions deltaĂŻques oĂč densitĂ© et continuitĂ© urbaine sâadditionnent.
Le vrai chiffre derriĂšre le buzz
Le podium fait parler, mais le signal le plus structurant est ailleurs : en 2025, lâONU compte 33 mĂ©gacitĂ©s (au moins 10 millions dâhabitants), contre 8 en 1975, soit une multiplication par plus de quatre.
Autre Ă©lĂ©ment de contexte qui change la lecture : lâONU indique quâen 2025, il existe plus de 12 000 villes dâau moins 50 000 habitants, qui rassemblent environ 45 % de la population mondiale.
Autrement dit, ce classement nâest pas seulement un concours de skylines. Il vous raconte un monde oĂč la ville devient un gradient : centres denses, couronnes, extensions, puis presque sans rupture, dâautres villes qui finissent par se toucher.
Pourquoi cette méthode est politique
Un classement de âplus grande villeâ nâest jamais neutre. Il alimente des rĂ©cits dâattractivitĂ©, de puissance, de crise du logement, de besoins dâinfrastructures, de prioritĂ©s budgĂ©taires. La promesse de DEGURBA, câest la comparabilitĂ© : une rĂšgle commune plutĂŽt que mille dĂ©finitions nationales.
Mais la rĂšgle commune a son angle mort : la prĂ©cision gĂ©ospatiale peut fusionner des rĂ©alitĂ©s locales diffĂ©rentes dans un seul bloc statistique. Et lâONU le dit explicitement : selon la rĂ©solution des donnĂ©es, certaines conurbations peuvent ĂȘtre âtrop largesâ et pourraient ĂȘtre redĂ©coupĂ©es avec des donnĂ©es plus fines.
Câest lĂ que, vous aussi, vous pouvez reprendre la main sur la lecture : le classement peut ĂȘtre âvraiâ dans le modĂšle, tout en restant un modĂšle perfectible.
Jakarta n°1 au moment oĂč lâIndonĂ©sie cherche Ă dĂ©placer sa capitale
Dernier clin dâĆil de lâhistoire : Jakarta est titrĂ©e âplus grande villeâ, alors mĂȘme que lâIndonĂ©sie poursuit le projet de transfert de la capitale politique vers Nusantara.
Et lĂ encore, la rĂ©alitĂ© est moins linĂ©aire quâun slogan. Reuters rapporte par exemple une dĂ©cision de la Cour constitutionnelle indonĂ©sienne limitant la durĂ©e maximale de droits fonciers accordĂ©s aux investisseurs Ă Nusantara, un signal qui pĂšse sur la lisibilitĂ© du projet.
Ce dĂ©calage, mĂ©galopole Ă©conomique dâun cĂŽtĂ©, capitale administrative en construction de lâautre, illustre une tendance plus large : les fonctions urbaines se redistribuent, pendant que les flux humains, eux, continuent dâobĂ©ir Ă lâemploi, au logement et aux rĂ©seaux.
Ce que dit vraiment le podium
âJakarta n°1â ne signifie pas âJakarta a dĂ©passĂ© Tokyo dans votre imaginaire urbainâ. Cela signifie : selon une dĂ©finition harmonisĂ©e fondĂ©e sur densitĂ© et continuitĂ©, lâempreinte urbaine associĂ©e Ă Jakarta est la plus peuplĂ©e en 2025.
Et si vous gardez cette clĂ© en tĂȘte, le classement cesse dâĂȘtre un choc pour devenir un outil : il montre comment les mĂ©tropoles deviennent des rĂ©gions, et comment ces rĂ©gions deviennent, Ă leur tour, des objets statistiques.
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