đŸ€”â€â™‚ïž « Kotobuki taisha » : quand les jeunes japonais lĂąchent leur job

Si vous avez grandi avec l’idĂ©e qu’au Japon la carriĂšre masculine servait d’axe central et que le reste devait s’aligner, est ce la fin ?

Kotobuki taisha

Imaginez la scĂšne. Un trentenaire du Hokuriku quitte son poste, plie sa vie en cartons, file vers Osaka et se reconstruit professionnellement. Sa compagne, elle, ne bouge pas de Kyoto. Ce n’est pas un drame, ni une fuite, ni un coup de tĂȘte. C’est un choix rationnel dĂ©guisĂ© en geste amoureux, et ABEMA TIMES le montre comme un signal qui s’épaissit en janvier 2026 : des hommes, souvent en rĂ©gion, se dĂ©placent pour rejoindre la trajectoire professionnelle de leur partenaire.

Quand un mot ancien change de visage

Le terme qui flotte au-dessus de ce phĂ©nomĂšne a l’air d’une capsule temporelle : ćŻżé€€ç€Ÿ (kotobuki taisha), la « dĂ©mission de cĂ©lĂ©bration », longtemps associĂ©e Ă  la sortie du marchĂ© du travail au moment du mariage, historiquement fĂ©minisĂ©e jusque dans les dĂ©finitions les plus classiques.

Ce qui se transforme aujourd’hui, ce n’est pas le geste de partir. C’est le corps social qui le fait, et surtout la maniĂšre de le raconter. On ne parle plus seulement de renoncement, on parle d’arbitrage. Et si ça vous frappe, c’est normal : derriĂšre un mot trĂšs codĂ©, on voit apparaĂźtre une logique moderne, froide, presque comptable.

La dĂ©cision “romantique” qui ressemble Ă  un calcul

Dans l’exemple mis en avant, l’homme ne dit pas que sa partenaire a exigĂ© quoi que ce soit. Il explique plutĂŽt qu’elle n’a mĂȘme pas eu besoin de le verbaliser, parce que la continuitĂ© de sa carriĂšre faisait partie des conditions implicites du couple.

Vous sentez le basculement ? On passe du sacrifice présenté comme naturel à une optimisation assumée : qui doit bouger, et qui perdrait le plus en bougeant ?

La toile de fond est simple. Le foyer Ă  un seul revenu devient une option rare, et quand les mĂ©nages « double actif » dominent, protĂ©ger la trajectoire salariale commune devient un rĂ©flexe. Dans ce cadre, « suivre » n’est plus une preuve d’amour. C’est une stratĂ©gie de stabilitĂ©.

Et cette stratĂ©gie, vous la connaissez dĂ©jĂ , mĂȘme hors du Japon : quand deux carriĂšres existent, le couple devient un petit systĂšme Ă©conomique qui doit choisir son centre de gravitĂ©.

Pourquoi la campagne lĂąche prise plus souvent

ABEMA convoque l’économiste-dĂ©mographe Kaoruko Amano (NLI Research) et le dĂ©cor se prĂ©cise : dans certaines zones rurales, les hommes sont surreprĂ©sentĂ©s, pendant que les femmes migrent durablement vers les mĂ©tropoles. Beaucoup de couples se forment donc sur une dissymĂ©trie gĂ©ographique dĂ©jĂ  installĂ©e.

Puis arrive l’accĂ©lĂ©rateur silencieux : les applications de rencontre. Elles ne crĂ©ent pas le dĂ©sir, elles Ă©largissent le territoire du possible. Quand la rencontre se dĂ©territorialise, le couple, lui, finit par devoir se reterritorialiser, avec des coĂ»ts trĂšs concrets : logement, distance, emploi, rĂ©seau social.

Et Ă  ce moment prĂ©cis, la question n’est plus « qui aime le plus », c’est « qui peut absorber le choc le moins destructeur ».

Ce que tout le monde sait, mais que peu de gens disent Ă  voix haute

Le point le plus brut, c’est celui-ci : dans le rĂ©cit, l’homme Ă©voque la « dĂ©cote » professionnelle qui continue de peser sur les femmes qui quittent leur poste, avec en arriĂšre-plan le soupçon de maternitĂ© et d’interruption de carriĂšre.

Autrement dit, mĂȘme quand un couple veut ĂȘtre Ă©galitaire, il compose avec un marchĂ© du travail qui ne l’est pas.

C’est lĂ  que l’histoire devient presque paradoxale. Ce que vous voyez comme une inversion des rĂŽles est aussi la preuve que l’ancien monde n’a pas disparu. Il impose encore ses pĂ©nalitĂ©s. Le couple ne choisit pas dans le vide, il choisit sous contrainte.

Le signal faible qui devient une file d’attente

Quand une tendance se stabilise, elle laisse des traces administratives. ABEMA cite un service de reconversion pour jeunes actifs oĂč les changements d’emploi « pour suivre le partenaire » seraient dĂ©sormais perçus autour d’un ratio 6:4, encore plus de femmes, mais une part masculine devenue impossible Ă  ignorer.

Ce dĂ©tail compte, parce qu’il change la perception du phĂ©nomĂšne. On n’est plus face Ă  des exceptions romanesques. On est face Ă  des dossiers, des entretiens, des CV, des dĂ©mĂ©nagements, une mĂ©canique qui s’installe.

Et dans beaucoup de cas, le domicile est dĂ©jĂ  verrouillĂ© du cĂŽtĂ© de la partenaire, poste public, logement achetĂ©, mutation. L’homme devient la variable d’ajustement, non pas parce qu’il “devient” femme, mais parce que la mobilitĂ© est une ressource, et qu’elle n’est pas distribuĂ©e pareil selon les situations.

La longue distance comme sas, puis comme ultimatum

Un autre Ă©lĂ©ment ressort : la longue distance n’est plus un Ă©chec provisoire, c’est un format social. Elle permet au couple de naĂźtre sans proximitĂ©, de se tester sans tout sacrifier, puis, tĂŽt ou tard, elle exige une dĂ©cision de localisation.

Si vous avez dĂ©jĂ  vĂ©cu une relation Ă  distance, vous savez ce moment oĂč l’histoire cesse d’ĂȘtre « nous deux » et devient « oĂč est-ce qu’on vit ». C’est lĂ  que la romance se transforme en Ă©conomie politique. Les kilomĂštres deviennent des loyers, les appels vidĂ©o deviennent des jours de congĂ©, l’attente devient un choix de carriĂšre.

Et quand, en parallĂšle, une part importante des jeunes exprime un pessimisme sur la possibilitĂ© mĂȘme d’avoir une famille, la question de la stabilitĂ© devient encore plus centrale.

Quand l’État imagine l’inverse

Le contraste est saisissant quand on se souvient qu’en aoĂ»t 2024, le gouvernement japonais a envisagĂ© d’élargir une aide encourageant des femmes de Tokyo Ă  dĂ©mĂ©nager en zone rurale « Ă  l’occasion d’un mariage », avec un montant Ă©voquĂ© jusqu’à 600 000 yens, avant controverse et recul rapide.

D’un cĂŽtĂ©, l’État pense encore souvent en termes de variable dĂ©mographique Ă  dĂ©placer. De l’autre, le marchĂ© et les couples font leurs calculs et voient arriver des hommes qui bougent pour prĂ©server le revenu global du foyer.

Entre ces deux scĂšnes, une mĂȘme peur : l’effondrement des Ă©quilibres rĂ©gionaux, et l’idĂ©e que le futur se concentre trop fort dans quelques grandes villes.

ProgrÚs réel, malaise intact

Oui, on peut lire ces « kotobuki taisha » masculins comme un progrĂšs. Moins d’assignation des femmes au renoncement, plus de symĂ©trie dans le compromis, plus de scĂ©narios possibles. Mais ce progrĂšs est conditionnel.

Il dĂ©pend de la faiblesse relative des territoires ruraux. Si « la meilleure option » est presque toujours la grande ville, ce n’est pas une victoire morale, c’est un diagnostic Ă©conomique.

Il dĂ©pend aussi de la soliditĂ© du modĂšle Ă  deux revenus. La gĂ©nĂ©ralisation du double actif raconte autant une Ă©mancipation qu’une contrainte : le foyer a moins de marge pour absorber un retrait durable sans se fragiliser.

Et il cohabite avec une pĂ©nalitĂ© persistante pour les femmes. Tant que quitter son emploi reste pour elles un risque de dĂ©classement supĂ©rieur, l’égalitĂ© restera un calcul sous pression.

Au fond, cette histoire dit quelque chose de trĂšs simple, et peut-ĂȘtre un peu dĂ©rangeant : la modernitĂ© ne supprime pas les rĂŽles, elle les met en concurrence avec des chiffres. Salaire, mobilitĂ©, coĂ»t d’opportunitĂ©, trajectoire. Le mariage cesse d’ĂȘtre seulement un rite. Il devient une restructuration. Et, pour une partie des hommes des campagnes japonaises, cette restructuration commence par un geste autrefois codĂ© au fĂ©minin : dĂ©missionner, faire ses cartons, suivre.

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Auteur/autrice : Louis Japon

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