🎌 Histoire de la mosaĂŻque japonaise : entre loi, industrie et Ă©rotisme pixelisĂ©

La pixelisation du porno japonais intrigue, amuse ou frustre selon les publics, mais elle n’est ni une question de pudeur, ni un choix esthĂ©tique.

Histoire de la mosaĂŻque japonaise

La mosaĂŻque n’est pas un filtre pudique. C’est un artefact juridique devenu infrastructure industrielle. Au Japon, le sexe explicite n’est pas « interdit » au sens moral simpliste : c’est la reprĂ©sentation non Ă©quivoque des organes gĂ©nitaux qui devient le point de rupture lĂ©gal. Tout le reste : nuditĂ©, insinuation, narration, fĂ©tichisation, hyperbole… peut prolifĂ©rer autour d’une zone rendue illisible par des carrĂ©s.

Cette singularité ne tient pas à une tradition immuable. Elle est récente, datable, et surtout administrée.

Ce que recouvre “la mosaïque”

La « mosaĂŻque » (pixelisation) appartient Ă  une famille d’occultations : floutage (bokashi), barres, voiles lumineux, masques de fumĂ©e. Le principe est constant : empĂȘcher l’identification claire des organes gĂ©nitaux, et donc de l’“obscĂ©nitĂ©â€ au sens pĂ©nal. La variation (gros pixels vs. pixels fins) n’est pas stylistique ; elle relĂšve d’un seuil implicite, discutĂ©, parfois rĂ©primĂ©.

Le nƓud est le mĂȘme dans la vidĂ©o, l’illustration et le jeu : tout ce qui peut ĂȘtre qualifiĂ© de « diffusion d’objets obscĂšnes » dĂ©clenche un risque, Ă  partir d’une dĂ©finition qui n’est pas Ă©crite dans la loi, mais fabriquĂ©e par la jurisprudence.

Le cƓur dur : l’article 175

Le texte pivot est l’article 175 du code pĂ©nal japonais : il punit la distribution ou l’exposition publique d’« objets obscĂšnes » (documents, dessins, supports d’enregistrement, y compris Ă©lectroniques/magnĂ©tiques) et Ă©tend explicitement la logique Ă  la transmission via tĂ©lĂ©communications, 2 consĂ©quences structurantes suivent :

  1. La loi vise l’acte de distribuer/exposer, pas l’envie de choquer. La question devient technique : que doit-on rendre invisible pour que l’objet cesse d’ĂȘtre “obscĂšne” ?
  2. L’extension aux supports d’enregistrement et aux transmissions ancre la censure dans le numĂ©rique : le fichier, le master, la chaĂźne de production comptent autant que l’affichage final.

La définition opératoire, elle, arrive par la Cour.

Le test d’“obscĂ©nitĂ©â€

L’article 175 ne dĂ©finit pas l’obscĂ©nitĂ©. Un jalon central est l’arrĂȘt de 1957 liĂ© au procĂšs autour de la traduction de L’Amant de Lady Chatterley de D. H. Lawrence, oĂč la Cour suprĂȘme du Japon entĂ©rine un test en trois volets : une Ɠuvre est obscĂšne si elle (1) excite/stimule le dĂ©sir sexuel, (2) offense un sens commun de la pudeur/la honte, (3) viole des conceptions “appropriĂ©es” de la moralitĂ© sexuelle.

Ce test a deux propriétés qui expliquent la longévité de la mosaïque :

  • il est psychologisant (dĂ©sir, honte) : donc flexible, argumentable, jamais clos ;
  • il est moralisant mais procĂ©dural : il ne dit pas “pas de sexe”, il dit “pas de reprĂ©sentation suffisamment lisible pour franchir la ligne”.

La mosaĂŻque devient alors une solution d’ingĂ©nierie : on laisse l’érotisme exister, on retire le signe juridique incriminant.

Avant l’État moderne

Le clichĂ© voudrait un Japon “traditionnellement pudique”. L’histoire prĂ©-moderne contredit l’idĂ©e d’un tabou permanent : l’ùre Tokugawa produit une abondance d’imprimĂ©s Ă©rotiques, et la censure qui apparaĂźt n’est pas d’abord une croisade contre la sexualitĂ©, mais un contrĂŽle de l’édition, de la satire, des mƓurs et de l’ordre social.

Les grandes vagues rĂ©formatrices de l’époque d’Edo Kyƍhƍ (dĂ©but 1722), Kansei (1786–1793), Tenpƍ (annĂ©es 1840)… s’accompagnent d’édits somptuaires, d’une surveillance des imprimeurs, et de restrictions touchant aussi les reprĂ©sentations liĂ©es aux quartiers de plaisir.

Ce dĂ©tail compte : la modernitĂ© ne “dĂ©couvre” pas le sexe, elle redĂ©finit ce qui est politiquement administrable dans l’image.

Meiji

La rupture dĂ©cisive se produit avec la modernisation juridique. Le code pĂ©nal de 1907 installe l’article 175 au cƓur du dispositif.
À partir de lĂ , l’obscĂ©nitĂ© devient une catĂ©gorie pĂ©nale stable, et l’image sexuelle une question de conformitĂ©.

Le mouvement est double :

  • centralisation : la norme ne relĂšve plus d’édits locaux ou de pratiques d’atelier ; elle devient un risque national gĂ©rĂ© par police, parquet, tribunaux ;
  • abstraction : “obscĂšne” n’est pas une liste d’images interdites, c’est un concept extensible.

Le rĂ©sultat est paradoxal : plus la sociĂ©tĂ© se modernise, plus la reprĂ©sentation explicite des organes gĂ©nitaux se rigidifie, comme si la modernitĂ© exigeait un point fixe oĂč prouver la capacitĂ© de l’État Ă  tracer une limite.

AprĂšs-guerre

L’occupation et la constitution d’aprĂšs-guerre ouvrent des espaces d’expression, mais ne suppriment pas l’article 175. La sexualitĂ© n’est pas expulsĂ©e de la culture ; elle est cantonnĂ©e Ă  un rĂ©gime de tolĂ©rance conditionnelle, oĂč l’industrie apprend Ă  anticiper la lecture policiĂšre et judiciaire.

C’est ici que naĂźt le compromis qui domine encore : l’auto-censure organisĂ©e. L’État n’a pas besoin de censurer chaque plan : il suffit que les acteurs Ă©conomiques internalisent la contrainte et construisent des standards.

Quand le pixel devient norme

Avec le dĂ©veloppement des vidĂ©os pour adultes, les studios ont compris qu’il valait mieux intĂ©grer la contrainte que de risquer la sanction. Des organismes privĂ©s, comme la NEVA (Nihon Ethics of Video Association), ont Ă©tĂ© créés pour assurer la conformitĂ© des contenus aux exigences de l’article 175. Ces comitĂ©s d’“auto-rĂ©gulation” dĂ©finissent alors des standards sur la taille, l’opacitĂ© et la densitĂ© de la mosaĂŻque.

Mais cette mĂ©canique bien huilĂ©e peut se gripper. En 2008, la police japonaise estime que certaines mosaĂŻques sont trop fines : des perquisitions ont lieu, des arrestations sont faites. Le message est clair : ce n’est pas le sexe qui est interdit, c’est sa lisibilitĂ©.

Depuis, la NEVA a Ă©tĂ© dissoute, remplacĂ©e par le Japan Contents Review Center, mais l’architecture du compromis reste la mĂȘme : la mosaĂŻque n’est pas un cache-misĂšre, c’est un tampon lĂ©gal.

Le hentai

Dans l’univers du jeu hentai, les mĂȘmes principes s’appliquent, mais via une autre organisation : l’EOCS (Ethics Organization of Computer Software). Ce comitĂ© encadre les contenus des jeux pour adultes depuis le dĂ©but des annĂ©es 90, notamment aprĂšs l’“incident Saori” qui a choquĂ© une partie de l’opinion publique.

L’interactivitĂ© ne libĂšre pas l’image. Elle transforme la censure : l’image n’est pas floutĂ©e par pixel, mais par le scĂ©nario, l’angle de camĂ©ra, les effets visuels. La limite lĂ©gale reste la mĂȘme : ne pas montrer clairement ce qui peut ĂȘtre jugĂ© obscĂšne.

Tentacules, textures et narration : les stratégies de contournement

À chaque contrainte, sa ruse. Le hentai a vu Ă©merger des formes graphiques qui contournent la loi sans l’enfreindre. Le cas cĂ©lĂšbre est celui des tentacules, popularisĂ©s par Toshio Maeda, permettant d’éviter la reprĂ©sentation directe des pĂ©nis, sans rompre l’érotisme.

D’autres stratĂ©gies s’installent : des objets remplacent les organes, les angles de vue suggĂšrent sans montrer, les narrations comblent le manque par l’excĂšs. Le rĂ©sultat ? Une esthĂ©tique codĂ©e, fĂ©tichisĂ©e, parfois plus intense prĂ©cisĂ©ment parce que contrainte.

Pourquoi mĂȘme les versions “export” restent censurĂ©es

Un jeu ou une vidĂ©o hentai qui sort Ă  l’étranger reste souvent censurĂ©. Pourquoi ne pas proposer une version “non floutĂ©e” pour le marchĂ© occidental ? La rĂ©ponse est pragmatique : le simple fait de produire un master non censurĂ© au Japon peut suffire Ă  dĂ©clencher des poursuites, mĂȘme s’il est destinĂ© Ă  l’exportation.

La solution la plus sûre reste donc de produire un seul master conforme à la législation japonaise, réutilisé dans tous les territoires.

De la censure au modÚle économique

Ce cadre lĂ©gal, devenu infrastructure technique puis modĂšle Ă©conomique, ne concerne plus seulement le porno. L’affaire de l’artiste Rokudenashiko, condamnĂ©e pour avoir diffusĂ© des scans 3D de son sexe dans un cadre artistique, l’illustre : l’obscĂ©nitĂ© au Japon n’est pas une question de genre culturel, mais de reprĂ©sentation anatomique lisible.

La mosaïque persiste car elle équilibre quatre pÎles :

  • une lĂ©gislation stable,
  • une jurisprudence souple,
  • une industrie organisĂ©e,
  • une demande qui accepte le flou plutĂŽt que le vide.

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Auteur/autrice : Louis Japon

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