Dans certains pays on nâose pas agir âparce que câest religieuxâ, vous verrez tout de suite ce qui est en train de changer au Japon.

Le ministĂšre japonais de la SantĂ©, du Travail et des Affaires sociales a publiĂ© rĂ©cemment un Q&A sur la maltraitance dâenfants en contexte religieux et qui dit en substance : si une pratique âreligieuseâ produit les mĂȘmes dommages quâune maltraitance, elle doit ĂȘtre traitĂ©e comme une maltraitance.
Donc quand les critĂšres de la maltraitance sont rĂ©unis, la libertĂ© de religion ne suspend pas lâintervention.
Le tri nâest plus âfoi ou pas foiâ: câest âfaits et effetsâ
Avant toutes choses, si vous voulez replacer ce sujet dans une histoire plus large des rapports entre croyances et pouvoir au Japon, vous pouvez lire aussi Religion et politique au Japon : lâalliance discrĂšte mais persistante.
Le texte ne demande pas aux agents de juger une croyance. Il leur demande dâobserver des faits, puis de les classer dans des catĂ©gories dĂ©jĂ reconnues : violence physique, violence psychologique, nĂ©gligence, abus sexuel.
Câest prĂ©cisĂ©ment ça, le geste politique. Le dĂ©bat nâest plus ârespecter la religionâ contre âsâopposer Ă la religionâ. Le dĂ©bat devient une procĂ©dure froide, presque inconfortable : quâest-ce qui arrive Ă lâenfant, concrĂštement, et quel risque cela produit ici et maintenant.
Pour vous, lecteur, la question se rĂ©sume peut-ĂȘtre Ă une phrase simple : Ă partir de quand une pratique sacrĂ©e devient-elle une technique de domination ?
Pour ce faire le document descend dans le quotidien, lĂ oĂč lâemprise se fabrique souvent sans bruit. Et il finit par nommer ce que lâon contourne dâhabitude par pudeur, par crainte dâaccuser, ou par rĂ©flexe de relativisme.
Quand âparticiperâ veut dire âsubirâ
Le Q&A vise explicitement des scĂšnes que vous reconnaĂźtriez ailleurs comme de la violence : participation imposĂ©e par chĂątiments corporels, coups pendant un rituel, mouvements ou postures forcĂ©s pendant longtemps, activitĂ©s prolongĂ©es jusquâĂ tard dans la nuit.
Le point nâest pas de dire que le rite est âbonâ ou âmauvaisâ. Le point est plus net : si lâon condamnerait ces gestes hors du cadre religieux, on les condamne aussi dedans.
Quand la peur, la honte et lâisolement deviennent un environnement
Le volet psychologique est le plus rĂ©vĂ©lateur, parce quâil touche Ă ce qui ne laisse pas toujours de traces visibles. Le texte dĂ©crit lâintimidation, les menaces, le harcĂšlement, lâentrave Ă la dĂ©cision libre.
Et il va plus loin avec lâisolement : diaboliser les amis, restreindre les frĂ©quentations, interdire les loisirs, jusquâĂ lâinterdiction totale de contes, anime, manga ou jeux, avec parfois une seule exception, ce que le groupe autorise.
2 exemples rĂ©sument bien la logique de âdommage socialâ que lâĂtat commence Ă mesurer : obliger un enfant Ă dĂ©clarer sa religion devant dâautres, ou le forcer Ă porter des signes visibles qui lâexposent au regard, au rejet, au harcĂšlement.
Quand la doctrine rĂ©trĂ©cit lâavenir
Le document traite aussi ce que beaucoup de politiques publiques oublient : la maltraitance nâest pas seulement ce qui blesse, câest aussi ce qui ferme des portes.
EmpĂȘcher un enfant dâaller au lycĂ©e pour des raisons doctrinales, dissuader ou interdire des Ă©tudes, limiter orientation et emploi par menaces ou sanctions silencieuses : ce sont des situations explicitement citĂ©es.
Sur ce terrain, ça vaut le dĂ©tour de relire, en parallĂšle, ce que dit le cadre Ă©ducatif lui-mĂȘme, par exemple dans Japon : Loi fondamentale sur lâĂ©ducation actuelle.
Quand lâargent et la santĂ© basculent du âchoixâ au âdangerâ
Autre zone sensible : lâargent. Le texte vise les dĂ©penses religieuses qui dĂ©gradent concrĂštement la vie de lâenfant, en empĂȘchant un logement correct, une alimentation suffisante, des vĂȘtements adaptĂ©s, ou une scolaritĂ© stable.
MĂȘme frontalitĂ© cĂŽtĂ© santĂ© : ne pas consulter, refuser un soin jugĂ© nĂ©cessaire par un mĂ©decin, y compris des actes prĂ©cis comme une transfusion, nâest pas traitĂ© comme une âdiffĂ©rence de croyanceâ mais comme un risque Ă neutraliser.
La phrase la plus importante
Le document contient un avertissement qui change tout sur le terrain : certains enfants, sous emprise, peuvent ne pas formuler quâils subissent un tort, parce que leur univers moral le normalise.
Donc lâĂ©valuation doit ĂȘtre objective, adossĂ©e Ă la dĂ©finition lĂ©gale de la maltraitance, pas Ă la maniĂšre dont lâenfant a appris Ă raconter sa propre vie.
Et surtout, le texte bascule vers lâopĂ©rationnel : si intervenir risque dâaggraver les violences ou dâaugmenter la pression, la sĂ©curitĂ© prime et la mise Ă lâabri doit ĂȘtre envisagĂ©e quand elle est nĂ©cessaire.
On comprend alors lâintuition profonde du Japon ici : une rĂšgle nâest utile que si une sortie existe rĂ©ellement.
Pourquoi maintenant
Depuis quelques annĂ©es, un terme sâest installĂ© dans lâespace public japonais pour parler des enfants Ă©levĂ©s dans des environnements religieux fortement contraignants, la âseconde gĂ©nĂ©rationâ.
Le sujet a cessĂ© dâĂȘtre une suite dâhistoires individuelles. Il devient un problĂšme institutionnel : comment protĂ©ger lâenfance quand le dommage naĂźt dans le privĂ©, et se justifie par le sacrĂ© ?
Ce Q&A ressemble Ă une rĂ©ponse administrative. Mais ce quâil rend possible, câest une responsabilitĂ© assumĂ©e : intervenir lĂ oĂč, longtemps, on sâabstenait.
Le contre-choc
Ce type de politique a toujours un risque miroir : au lieu de viser des comportements, elle peut finir par fabriquer une catĂ©gorie implicite de religions âĂ problĂšmeâ.
Le 1er octobre 2025, des experts des Nations unies alertent précisément sur ce danger : des supports distribués à des enfants au Japon risqueraient de confondre pratiques religieuses légitimes et maltraitance, et de nourrir intimidation, stigmatisation, harcÚlement. Ils citent une suspicion particuliÚre visant certaines pratiques associées aux Témoins de Jéhovah.
Autrement dit, la ligne de crĂȘte est lĂ , et vous la sentez aussi : protĂ©ger sans discriminer, intervenir sans moraliser, viser des faits sans criminaliser des identitĂ©s.
LâĂglise de lâUnification et la polarisation
Impossible de dĂ©tacher cette sĂ©quence dâun climat plus large oĂč âreligionâ, âdommageâ et âpolitiqueâ sont devenus des mots inflammables.
Fin mars 2025, un tribunal de Tokyo ordonne la dissolution de la branche japonaise de lâĂglise de lâUnification, au sens du retrait du statut juridique, avec une procĂ©dure qui se poursuit en appel.
Ce contexte amplifie tout : dĂšs que lâĂtat parle de âprĂ©judiceâ en contexte religieux, chaque phrase est scrutĂ©e, chaque exemple est soupçonnĂ© dâavoir une cible.
Pour comprendre pourquoi cette affaire a agi comme catalyseur dans lâopinion, vous pouvez aussi lire Assassinat de Shinzo Abe : la secte Moon en question.
Le dommage prime aujourd’hui sur lâĂ©tiquette : un acte ne devient pas moins grave parce quâil est religieux. De plus la maltraitance peut ĂȘtre cumulative : des micro-contraintes rĂ©pĂ©tĂ©es, surtout quand elles organisent lâisolement et la peur, finissent par produire un systĂšme abusif. Et il faut une sortie praticable : mise Ă lâabri, relais sociaux, accompagnement vers lâautonomie, y compris quand lâemprise dĂ©passe la majoritĂ© lĂ©gale.
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