Quand la présence devient ordinaire, la question suivante arrive vite : qui sont ces travailleurs, et comment le système les fait entrer ?

Imaginez un instant le Japon sans les équipes qui font tourner les chaînes d’usine, les rayons des konbini, la logistique, les cuisines, et de plus en plus les couloirs des établissements de soin. Le chiffre publié par le ministère du Travail japonais le 30 janvier 2026 rend cette idée très concrète : fin octobre 2025, le pays comptait 2 571 037 travailleurs étrangers déclarés par les employeurs, un record depuis l’obligation de déclaration en 2007.
Derrière la statistique, il n’y a pas seulement “plus d’étrangers au Japon”. Il y a une mécanique économique qui se réorganise, parce que la main-d’œuvre nationale se contracte, et parce que le pays veut combler des trous…
Si le sujet vous parle déjà, vous pouvez aussi prolonger la lecture avec ce contexte sur l’archipel qui se vide : Démographie au Japon : une situation sans issue ?
Le chiffre qui change l’échelle
Ce record n’est pas qu’un effet de stock. En un an, le Japon a ajouté 268 450 travailleurs étrangers, soit +11,7% par rapport à fin octobre 2024.
Autre indicateur qui dit beaucoup, et peut-être encore plus que le total : 371 215 établissements emploient désormais au moins un travailleur étranger, en hausse de 8,5% sur un an.
Traduction en langage “terrain” : ce n’est plus un phénomène cantonné aux grands groupes. L’emploi étranger s’installe dans le quotidien des PME, des commerces, des sous-traitants, bref dans le Japon qui tient le pays entre deux stations de métro et trois livraisons.
Les origines
Le trio de tête reste stable : Vietnam (605 906), Chine (431 949), Philippines (260 869).
Mais l’information la plus parlante n’est pas le podium, c’est la vitesse : le ministère met en avant des hausses relatives très fortes, notamment depuis le Myanmar et l’Indonésie.
Ce que ça raconte, c’est la puissance des filières. Le Japon recrute là où existent déjà des relais, des écoles, des agences, des employeurs “habitués”, même quand le yen faible rend l’arbitrage moins attractif qu’avant. Le pays ajuste, branche de nouveaux tuyaux, et maintient le flux.
Ce basculement se voit encore plus clairement quand on regarde non pas les nationalités, mais les visas.
Les visas font la loi
Fin octobre 2025, la catégorie “professionnels et techniques” devient la plus importante avec 865 588 personnes, soit 33,7% du total.
C’est un tournant discret mais majeur : le Japon ne fait plus venir seulement des profils présentés comme temporaires. Il fait monter en puissance des statuts censés mieux coller à des compétences, des parcours, une installation plus longue.
En parallèle, le pays continue d’alimenter des circuits où l’asymétrie reste forte, entre dépendance à l’employeur, contrats courts, et marges de négociation limitées. C’est là que se joue l’équilibre politique : répondre à une pénurie structurelle tout en évitant le mot qui fâche.
Au cœur de cette stratégie, un dispositif prend une place centrale : le Specified Skilled Worker (特定技能), qui atteint 286 225 personnes fin octobre 2025, en hausse de 38,3% sur un an.
Et comme ces titres de séjour ciblent des secteurs en tension, la question suivante devient presque automatique : où travaillent-ils, concrètement ?
Où l’économie “aspire” le plus
En effectifs, la fabrication reste le premier employeur (24,7%).
Mais l’indicateur qui donne le tempo, c’est la croissance par secteur : le “médical et social” progresse de 25,6% sur un an.
Autrement dit, le vieillissement n’est pas un décor. C’est un moteur d’embauche. Et il pousse dans une direction très précise : des métiers indispensables, souvent pénibles, où la rotation est forte, où les horaires sont fragmentés, où les marges sont serrées. Ce n’est pas un bonus de croissance. C’est une béquille.
À ce stade, on pourrait croire que le phénomène est surtout métropolitain. Il l’est, mais pas seulement.
La carte : Tokyo domine, mais le phénomène “se japonise” par le bas
Tokyo concentre 652 251 travailleurs étrangers (25,4%), devant Aichi (249 076) et Osaka (208 051).
La logique saute aux yeux : services et plateformes à Tokyo, industrie en Aichi, aimant régional à Osaka.
Le vrai basculement, lui, est dans la granularité : la majorité des établissements employeurs ont moins de 30 salariés.
Quand une petite structure en vient à compter sur ce recrutement pour simplement rester ouverte, on change de monde. L’emploi étranger devient une pratique de gestion ordinaire.
Et c’est là qu’une tension plus politique remonte à la surface, parce qu’une présence plus visible oblige à se poser une question que le Japon a longtemps repoussée : comment on intègre, au-delà d’embaucher ?
Besoin massif, intégration minimale
Le Japon avance souvent avec une formule qui semble tenir sur un fil : “on a besoin de travailleurs” et “on n’est pas un pays d’immigration”. Tant que les volumes restent modestes, le flou passe. Quand on dépasse 2,5 millions, le flou devient une politique.
Le plus frappant, c’est que même cette accélération peut ne pas suffire. Une projection citée par Reuters, basée sur une analyse de la JICA, évoque un manque proche d’un million de travailleurs étrangers en 2040 si le pays veut tenir ses objectifs de croissance.
En face, les frictions sont connues et tenaces : accès au logement, segmentation du marché du travail, dépendance au sponsor, barrière de la langue, continuité des soins, scolarité des enfants, sentiment d’être toléré plus qu’accueilli. Dans ce contexte, la montée de discours plus hostiles n’a rien d’anecdotique, et l’Associated Press décrit justement comment l’anxiété économique et démographique nourrit une rhétorique politique plus dure.
On arrive alors à un point de bascule : pour tenir économiquement, le Japon doit fiabiliser ses “pipelines” d’entrée. Et c’est exactement ce que vise la réforme annoncée pour 2027.
2027 : fin du vieux système des stages
Le Japon prévoit de remplacer le dispositif des “stages” (技能実習), très critiqué, par un nouveau cadre appelé 育成就労, avec une mise en œuvre annoncée au 1er avril 2027.
La logique est transparente : former et employer, puis orienter vers 特定技能, afin de stabiliser l’offre de travail dans les secteurs en tension.
Dit autrement : on transforme un pipeline “temporaire” en pipeline “convertible”, tout en gardant un récit officiellement prudent sur l’immigration. Et pendant que le système se réorganise, le gouvernement fixe déjà des trajectoires d’accueil sur plusieurs années dans les programmes liés aux travailleurs qualifiés.
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