Une économie capable de générer des revenus, mais dont la population ressent les contraintes d’un archipel vieillissant.

Si vous vivez au Japon, ou si vous suivez simplement son actualité économique, vous avez peut-être déjà senti ce décalage étrange : d’un côté, les prix de l’énergie, de l’alimentation ou de certains produits importés pèsent sur le quotidien. De l’autre, le pays continue d’afficher une position extérieure robuste, comme s’il « gagnait » encore au jeu mondial.
Ce n’est pas de la magie, ni un tour de passe passe statistique. C’est la version macroéconomique d’un geste très humain : déplacer de la consommation dans le temps. Et au Japon, ce déplacement porte un nom implicite, rarement prononcé dans les débats grand public : le pays est devenu, en partie, un pays rentier.
Le Japon et les Japonais face au temps long
La différence entre une économie jeune et une économie vieillissante n’est pas qu’une affaire de courbes démographiques. Elle se vit dans les choix de consommation, dans la manière de sécuriser l’avenir, dans l’obsession de la stabilité.
En 2024, la part des personnes de 65 ans et plus au Japon est estimée à environ 29,78 % de la population, d’après la série « World Bank » reprise par la base de la Federal Reserve Bank of St. Louis. Cette réalité change l’équation collective : quand une société vieillit, elle cherche davantage de revenus réguliers et prévisibles, et elle devient plus sensible à la promesse d’un futur sécurisé qu’à l’ivresse d’une croissance rapide.
Ce contexte rend le réflexe d’épargne et d’accumulation d’actifs plus intuitif. Il ne s’agit pas seulement d’un choix économique abstrait : c’est une réponse à une question que beaucoup de Japonais ressentent très concrètement, parfois sans la formuler ainsi. Comment maintenir une qualité de vie quand la part de la population active se contracte et que les besoins de santé et de dépendance augmentent ?
Et cette question rejoint un autre symptôme du temps long : le Japon a enregistré en 2024 un plus bas historique des naissances depuis le début des statistiques modernes, ce qui accélère encore la dynamique de vieillissement.
Quand le commerce devient une histoire d’heures de vie
Imaginez le commerce extérieur comme un échange d’heures de travail. Quand un pays exporte, il expédie du travail incorporé dans des biens et services. Quand il importe, il fait entrer du travail étranger dans son économie.
Dans cette lecture, un excédent commercial signifie que le pays produit plus qu’il ne consomme et que la différence est consommée ailleurs. Un déficit commercial, lui, revient à consommer plus que ce que l’on produit, et à financer l’écart par de la dette ou par la vente d’actifs.
Le point qui compte vraiment pour le Japon, c’est que ce récit ne s’arrête pas à la frontière des marchandises. Parce qu’il existe un deuxième étage, moins visible, mais décisif.
Le basculement japonais : moins “made in Japan”, plus “paid by Japan”
Pendant des décennies, le Japon a accumulé des actifs à l’étranger. Quand les entreprises japonaises achètent, investissent, construisent, prennent des participations, elles transforment une partie de l’effort national passé en droits sur des revenus futurs.
Dans la culture économique japonaise, ce rôle d’intermédiation et de projection internationale a même un visage très particulier : celui des grandes maisons de commerce, capables de relier finance, logistique, matières premières et industrie.
Cette logique explique pourquoi la discussion « exportations contre importations » devient insuffisante. Le Japon peut voir sa balance commerciale se tendre, tout en encaissant massivement des revenus de ses investissements à l’étranger. Et c’est précisément ce que montrent les chiffres récents.
Le cœur du paradoxe : importer davantage tout en restant “positif”
D’après les données rapportées par Reuters à partir des chiffres de la Ministry of Finance Japan, le compte courant japonais a atteint en 2024 un record d’environ 29,3 trillions de yens, porté par un excédent record de revenus primaires autour de 40,2 trillions, alors même que la balance commerciale restait déficitaire, autour de 3,9 trillions.
La traduction est simple, et elle parle directement à la vie réelle : une partie de ce que le Japon consomme aujourd’hui peut être payée non pas seulement par ce qu’il produit cette année, mais par les revenus d’un patrimoine extérieur construit hier.
Cela ressemble à une retraite macroéconomique. Une société vieillissante finance une part croissante de sa consommation via des revenus d’actifs, et non plus seulement via le travail domestique présent.
Le stock qui fait la différence : la richesse extérieure japonaise
Pour comprendre pourquoi cette mécanique est si puissante, il faut regarder le stock, pas seulement le flux.
Fin 2024, les avoirs extérieurs nets du Japon ont atteint un record d’environ 533,1 trillions de yens, même si le pays a été dépassé par Allemagne en tant que premier créancier net mondial. Le détail est important : une partie de la hausse est liée au yen plus faible, qui revalorise mécaniquement les actifs libellés en devises, et une autre partie vient d’investissements et d’opérations de fusions acquisitions à l’étranger.
Ce stock est une réserve de revenus futurs. Et c’est aussi une explication très concrète à une sensation que beaucoup de Japonais connaissent : le pays peut sembler sous pression sur certains achats du quotidien, tout en restant “riche” sur le papier, parce que sa richesse est en partie située hors de ses frontières.
Ce que cela change pour les Japonais au quotidien
À ce stade, vous pouvez sentir la tension : si le Japon encaisse des revenus extérieurs, pourquoi la vie n’est-elle pas mécaniquement plus facile ?
Parce que tout revenu extérieur ne devient pas automatiquement du pouvoir d’achat domestique. Reuters souligne aussi un point crucial : une part importante de ces revenus est réinvestie à l’étranger plutôt que rapatriée. Cela entretient la logique de stock, mais cela peut aussi limiter l’effet direct sur la monnaie et sur la consommation intérieure.
Et pendant ce temps, la dépendance à certaines importations, notamment énergétiques, continue de compter. C’est un angle utile pour relier la question extérieure aux débats internes sur la dette, les choix budgétaires et la vulnérabilité aux chocs de prix.
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