🔩 Une loi anti-espionnage qui menace l’oshikatsu

La loi anti-espionnage pourrait produire une sociĂ©tĂ© du soupçon oĂč il faut « mieux prĂ©venir » que s’amuser.

loi anti-espionnage qui menace l’oshikatsu

Tu sais ce moment oĂč tu sors ton lightstick, oĂč tu vĂ©rifies l’horaire d’un live, oĂč tu postes un report sur ton fan account, juste pour partager l’instant et prolonger l’émotion ?

C’est exactement ce que la cheffe du Parti social-dĂ©mocrate japonais, Fukushima Mizuho, a voulu rendre tangible quand elle a lĂąchĂ©, le 7 janvier 2026, que la future loi anti-espionnage pourrait produire une sociĂ©tĂ© oĂč « on ne peut mĂȘme plus faire d’oshikatsu ».

La formule a fait sourire certains, mais elle vise juste : quand l’État reconfigure ses outils de sĂ©curitĂ©, ce ne sont pas seulement les espions qui sont touchĂ©s…

Quand un mot de fan devient un avertissement politique

Oshikatsu (æŽšă—æŽ»), c’est l’art de soutenir son oshi : idol, groupe, acteur, personnage, VTuber, parfois mĂȘme une mascotte locale. Le mot a l’air doux, presque domestique. Et c’est prĂ©cisĂ©ment pour ça qu’il est utile dans ce dĂ©bat : il dĂ©sarme le jargon sĂ©curitaire et ramĂšne la discussion dans ta vie rĂ©elle.

Fukushima ne dit pas que les fans vont finir en prison du jour au lendemain. Elle dit plutĂŽt ceci : si la loi est vague, prĂ©ventive, et appuyĂ©e par un appareil de renseignement renforcĂ©, alors chacun commence Ă  se demander ce qu’il est prudent de faire, d’écrire, de financer, de traduire, de rejoindre.

L’oshikatsu n’est plus un hobby

Ces derniĂšres annĂ©es, l’oshikatsu a changĂ© de taille, de rythme, et de forme. Ce n’est plus seulement acheter un CD et aller Ă  un concert. C’est organiser, planifier, mutualiser, documenter, voyager, prouver qu’on Ă©tait lĂ . C’est aussi une Ă©conomie massive : Reuters Ă©voque environ 14 millions de pratiquants et une dĂ©pense moyenne annuelle autour de 250 000 yens, pour un potentiel d’environ 3 500 milliards de yens.

Tout ça a un point commun : vu de l’intĂ©rieur, c’est de la passion organisĂ©e. Vu de l’extĂ©rieur, c’est dĂ©jĂ  une logistique.

Pourquoi une loi contre les espions finirait par regarder ton fan account

Le cƓur du problĂšme n’est pas « l’espionnage » au sens hollywoodien. Le cƓur du problĂšme, c’est la maniĂšre dont certains textes transforment une menace rĂ©elle en soupçon gĂ©nĂ©ralisĂ©, en cherchant des signaux faibles dans des comportements normaux.

Un fan trĂšs actif ressemble, structurellement, Ă  ce que les États appellent aujourd’hui un rĂ©seau : collecte d’informations publiques, synthĂšses et traductions, diffusion sur plateformes, coordination de communautĂ©s, flux financiers (achats groupĂ©s, dons, crowdfunding), interactions transnationales. Le tout est banal tant que la loi dĂ©finit prĂ©cisĂ©ment ce qui est interdit.

Mais dĂšs qu’on glisse vers l’anticipation, on change de logique : on ne cherche plus seulement un acte illĂ©gal, on cherche une intention, un risque, une influence. C’est lĂ  que la vie quotidienne peut se mettre Ă  refroidir, sans qu’il y ait besoin d’une rĂ©pression spectaculaire.

Ce que prépare Tokyo

DĂ©but 2026, la dynamique politique est claire : le Japon accĂ©lĂšre vers la crĂ©ation d’une structure de renseignement plus centralisĂ©e, avec l’idĂ©e d’accompagner ça d’une loi de « prĂ©vention de l’espionnage ». Japan Forward dĂ©crit un projet d’agence nationale du renseignement placĂ©e au Cabinet Secretariat, avec une rĂ©forme attendue via un amendement au Cabinet Act pendant la session ordinaire de la DiĂšte qui doit s’ouvrir le 23 janvier 2026.

Dans le dĂ©bat public, les justifications sont connues : ingĂ©rences, dĂ©sinformation, fuites, environnement rĂ©gional tendu. Et la coalition au pouvoir a dĂ©jĂ  mis ce cap par Ă©crit, selon Human Rights Watch, qui rappelle aussi que plusieurs partis d’opposition ont dĂ©posĂ© ou discutĂ© des propositions liĂ©es Ă  l’anti-espionnage.

LĂ  oĂč l’inquiĂ©tude monte, c’est sur les moyens. MĂȘme les discussions autour de l’application d’une telle loi Ă©voquent l’idĂ©e qu’elle pourrait pousser Ă  Ă©tendre la surveillance des communications, ce qui touche directement au secret des Ă©changes et Ă  la libertĂ© d’expression.

Si tu veux creuser le décor existant, et comprendre à quoi ressemblent déjà certaines capacités de surveillance au Japon, voici une lecture utile : Denpa-Bu : les services secrets de surveillance au Japon.

Les précédents qui rendent la zone grise si anxiogÚne

Ce dĂ©bat n’arrive pas sur une page blanche.

En 1985, un projet de loi anti-espionnage avait dĂ©jĂ  suscitĂ© une levĂ©e de boucliers, notamment parce que les notions Ă©taient floues et les peines envisagĂ©es trĂšs lourdes, jusqu’à inclure l’idĂ©e de la peine de mort dans la logique de durcissement. La FĂ©dĂ©ration japonaise des barreaux a documentĂ© Ă  l’époque ce risque de sur-extension et de disproportion.

En 2013, le Japon a adoptĂ© la loi sur la protection des secrets spĂ©cialement dĂ©signĂ©s. Elle a Ă©tĂ© critiquĂ©e pour ses effets potentiels sur la presse et les lanceurs d’alerte, avec des sanctions lourdes autour des fuites et de la collecte d’informations classifiĂ©es.

Ce qui fait peur aujourd’hui, ce n’est pas un seul texte pris isolĂ©ment. C’est l’accumulation : plus de classification, plus de capacitĂ©s d’enquĂȘte, plus d’outils intrusifs, et au milieu, des gens ordinaires qui commencent Ă  s’auto-censurer juste pour Ă©viter les ennuis.

Droits humains : la question des garde fous

Human Rights Watch rĂ©sume une exigence simple : si le Japon adopte une nouvelle loi d’espionnage, elle doit ĂȘtre compatible avec le droit international, notamment l’ICCPR, et rester strictement nĂ©cessaire et proportionnĂ©e, sans formulations trop larges qui pourraient servir Ă  viser journalistes, chercheurs, militants ou lanceurs d’alerte.

C’est ici que l’oshikatsu devient un test concret. Pas parce que soutenir ton oshi est politique en soi, mais parce que ce hobby est dĂ©jĂ  transnational, dĂ©jĂ  organisĂ©, dĂ©jĂ  visible, et donc facile Ă  mal interprĂ©ter si la loi fabrique une catĂ©gorie « d’activitĂ© suspecte » trop extensible.

Si tu as dĂ©jĂ  hĂ©sitĂ© Ă  poster une photo de salle, Ă  traduire une annonce, Ă  rejoindre un groupe international, Ă  participer Ă  une cagnotte, tu connais dĂ©jĂ  le mĂ©canisme. Il ne faut pas une interdiction officielle pour que la libertĂ© recule. Il suffit que le doute s’installe.

C’est ça, le point le plus fort de la phrase de Fukushima : l’innocence ne protĂšge pas quand la sociĂ©tĂ© te demande, en permanence, d’avoir l’air innocent. Et Ă  ce jeu-lĂ , tout le monde perd un peu, mĂȘme ceux qui n’ont jamais tenu un lightstick de leur vie.

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Auteur/autrice : Louis Japon

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